Histoire du Canton de Vaud

Par Auguste Verdeil (1795-1856)

(Lausanne, Martignier et Compe., 1849-1852)



LIVRE TROISIEME


LE PAYS DE VAUD SOUS LA MAISON DE SAVOIE.

XIIIe-XVIe SIECLE.


Chapitre XI.

Les réformateurs dans le Pays de Vaud.

1525-1533.

Statuts des états de Vaud contre les écrits de Martin Luther. - Les réformés bernois emploient des réfugiés français pour prêcher la réformation dans le Pays de Vaud. - Farel à Aigle; troubles religieux. - Dispute de religion à Berne. - Edit de réformation à Berne. - Berne, Ollon, les Ormonts se soulèvent contre l'édit; Berne leur impose la réformation. - Farel, muni de lettres-patentes de Berne, prêche l'Evangile à Morat. - Farel est repoussé de Lausanne. - Lettre menaçante de Berne à l'évêque de Lausanne. - Indécision des conseils de Lausanne. - Farel à Avenches. - Farel à Orbe; troubles, émeutes; le peuple s'oppose à la réformation. - Viret d'Orbe. - Farel à Grandson; troubles, violences, opposition contre toute réforme religieuse. - La réformation adoptée dans plusieurs villages du bailliage de Grandson. - Troubles religieux à Orbe et à Lausanne. - Le ministre Moulin. - Farel et Viret quittent le Pays de Vaud pour aller prêcher l'Evangile à Genève.

Le Pays de Vaud n'avait pas été entièrement étranger au mouvement qui s'était emparé des esprits, même avant Luther et Zwingle. Les doctrines de Jean Huss, les principes démocratiques des Hussites, ses disciples, répandus dans le peuple, avait fait naître, jusque dans les classes inférieures de la société, plusieurs sectes religieuses, qui, comprimées et persécutées aussitôt qu'elles donnaient signe de vie, disparaissaient pour reparaître encore. Une de ces sectes apparut dans le Pays de Vaud au commencement du XVe siècle. On ignore quels en furent les dogmes, mais on voit, dans les documents de l'Evêché de Lausanne, qu'elle avait réussi à répandre, dans le village de Donmartin, des idées contraires aux dogmes de l'Eglise. Les chanoines du chapitre, seigneurs de Donmartin, s'en alarmèrent; ils poursuivirent ces sectaires, dont trois, François Marguet, et deux femmes : Marguerite Dizerens et Isabelle Peyrat, condamnés pour le crime d'hérésie, furent pendus.

Quelques années plus tard (1522) on vit arriver à Lausanne un moine de l'ordre des Cordeliers d'Avignon. Il prêcha devant l'évêque Sébastien de Montaucon1. Sa doctrine se rapprochait de celle de Luther, et cependant elle ne déplut point au prélat, et Lambert aurait pu continuer ses prédications, si, impatient d'entendre le célèbre Martin Luther, il n'avait quitté Lausanne, au grand déplaisir des amis des nouveautés. Cependant, les doctrines de Luther ne tardèrent pas à inquiéter le clergé et le gouvernement de la maison de Savoie. Beaucoup de petits imprimés étaient répandus dans les villes, dans les châteaux; on les lisait avec avidité, et les doctrines qu'ils renfermaient faisaient peu de prosélytes, il est vrai, mais étaient des causes de querelles. Même quelques hardis novateurs osèrent se prononcer, et les nouvelles doctrines furent prêchées dans des conventicules secrets.

Le bailli de Vaud, Aimé de Lullin, redoutant la propagation de ces idées, qui déjà bouleversaient l'Allemagne, l'Angleterre et la France, convoqua les Etats de Vaud à Moudon. Le lieutenant-baillival exposa dans cette assemblée les dangers de la situation, et les Etats décrétèrent la résolution suivante :

STATUTS DES ETATS DE VAUD CONTRE LES OPINIONS DE MARTIN LUTHER.

A tous ceux qui les présentes verront et liront, soit notoire et manifeste que ce jour d'hui, 23 mai 1525, ont été congrués et trouvés ensembles, aux Etats tenus à Moudon pour les affaires du Pays de Vaud, MM. les nobles et ambassadeurs des bonnes villes, ici dessous nommées, par devant lesquels Etats, noble Louis Pomel, lieutenant du bailli de Vaud, a mis en avant et proposé que l'on dût avoir regard et avis sur les mauvaises, déloyales, fausses et hérétiques allégations de ce maudit déloyal hérétique, Martin Luther, par lesquelles, il se dit communément, ont été faits de gros esclandres et abus contre la foi chrétienne. Et désirant obvier à toutes les choses dessus dites, et aussi pour maintenir la foi chrétienne, ainsi que vrais chrétiens doivent faire, ont statué et ordonné, et ordonnent par ces présentes :

«Que nulle personne, de quelque état ou condition que ce soit, sujet de notre redouté seigneur le duc de Savoie, tant médiat qu'immédiat, ne doit avoir, acheter ou garder point de livres faits par le dit Martin Luther, et si point s'en trouve, que le dit livre soit brûlé.

«Item. Que nulle personne, de quelque état ou condition ce soit, ne doit parler en manière quelconque du dit Luther, en favorisant ou maintenant, et affirmant aucune de ses maudites et damnables opinions et allégations.

«Et ce sous peine d'être grièvement incarcéré trois jours durant, et, au bout de trois jours, de recevoir trois estrapades de corde, et cela publiquement, et doit payer, avant que de sortir de prison, les dépenses de sa détention.

«Et si celui qui aurait voulu soutenir et maintenir les fausses et décevables opinions devant dites, en tout ou en partie, après avoir reçu les dites estrapades, s'il veut être endurci et obstiné, qu'il doit être brûlé comme faux et déloyal hérétique avec son livre, si point en avait. Quelque privilége, liberté et franchise au dit Pays de Vaud concédées nonobstant.»

Et nous: Jean Mayor, envoyé aux dits Etats par magnifique et puissant baron et seigneur le baron de La-Sarra; noble et puissant seigneur Jean de Blonay; noble Amey Martines pour M. de Rochefort, baron d'Aubonne; noble Bernard de Collombier, noble Henri de Cojonay, seigneur de St-Martin-du-Chêne; honnête homme Guy Pidou pour noble Bernard d'Avenches, seigneur de Combremont-le-Grand; noble François Mestral, écuyer et seigneur de Bière; noble Benoit de Glane, seigneur de Villardens; noble Pierre Cerjat, seigneur de Combremont-le-Petit; discret homme François Pillichody, envoyé pour M. Gleresse, seigneur de Bavois; noble Otton des Clens, donzel de Cugi.

Et pour les bonnes villes, c'est à savoir : pour la ville de Romont, nobles Bernard Muzy, châtelain, et Antoine Maillard, banneret du dit Romont; pour la ville de Payerne, noble écuyer Bastian d'Englisperg; pour la ville de Rue, noble Pierre Gomel; pour la ville d'Estavayer, honnête homme Pierre Floccard; pour Morges, proviable homme Pierre Pischot; pour la ville de Cossonay, noble Jean Marchand; pour la ville d'Yverdon, noble Jean Robin, banneret de dite ville; pour Châtel-St-Denis, honnête homme Claude Ropraz; pour la ville des Clées, Pierre Pétral et Claude Cheddel; pour la ville de Cudrefin, honnêtes hommes Uldri et Jannin; pour Ste-Croix, Estevent de Bonnaz; pour Grandcour, Jean Mathey; pour la ville de Moudon, François de Glane, seigneur de Villardens; François de Bulo et Michel Frossard, notaires et bourgeois du dit Moudon.

Et je, Louis Pomel, lieutenant du dit bailliage de Vaud, désirant aussi obvier aux choses et esclandres susdites, les susdits Statuts ai loué, ratifié et confirmé, et de présent loue, ratifie et confirme, réservé le bon vouloir et plaisir de notre très-redouté seigneur.

Des quelles choses susdites, Nous, des Etats de Vaud, avons commandé à notre scribe écrire et signer ces présents Statuts. Donné aux Etats, à Moudon, le jour et an que dessus.

BONDETTI2

A l'époque où les livres de Luther étaient proscrits du Pays de Vaud, les réformateurs bernois redoublaient d'activité, et, en dépit de la fraction encore puissante de leur gouvernement, qui luttait en faveur de l'Eglise romaine, ils cherchaient à introduire la doctrine réformée dans le territoire de la république. Mais ces réformateurs recontraient, dans les bailliages vaudois, un obstacle à leurs prédications : c'était leur ignorance de la langue française. Aussi, s'empressèrent-ils de profiter de l'arrivée en Suisse de réfugiés français, proscrits de leur patrie, où la persécution, et les bûchers élevés par François Ier, s'opposaient aux progrès de la doctrine évangélique.

L'un de ces réfugiés, Guillaume Farel, gentilhomme du Dauphiné, homme savant et doué de toutes les qualités du missionaire, offrit son ministère pour la propagation de la nouvelle foi dans le Pays de Vaud. Les réformateurs bernois acceptèrent ses offres, et l'envoyèrent dans le gouvernement d'Aigle, où l'influence des Fribourgeois se faisait moins sentir que dans les autres possessions que Berne et Fribourg avaient en commun dans le Pays de Vaud. Farel prit le nom d'Ursinus, se fit passer pour un magister, et arriva à Aigle, où il ouvrit un modeste école aux enfants de ce bourg. Son enseignement à l'école, ses discours insinuants dans les familles, lui gagnèrent bientôt des adhérents, qui, au bout de peu de temps, se formèrent en une petite congrégation religieuse, où le maître d'école prêchait les doctrines du pur Evangile, les bonnes oeuvres, la charité chrétienne, et s'élevait contre la corruption des moeurs du clergé. Alors, grande rumeur chez les curés des Quatre-Mandements. Le peuple, excité par les déclamations des prêtres, s'émut en faveur de la religion de ses pères, et se porta à des violences contre sa congrégation. Mais Farel ne s'émut point de ces commencements de persécution, et persista dans l'oeuvre qu'il avait entreprise.

Pendant que Farel répandait la foi évangélique à Aigle, la réforme faisait de tels progrès à Berne, que le Deux-Cent ordonna une de ces Disputes de Religion, partout avant-coureur certain de la chute de l'Eglise romaine. Le clergé du diocèse de Lausanne fut invité à y prendre part. Les curés des Quatre-Mandements durent s'y rendre, et le maître d'école d'Aigle, reprenant son vrai nom, y parut aussi. Quant au clergé de Lausanne, il s'abstint, et l'Evêque, Sébastien de Montfaucon, refusa d'envoyer ses délégués à Berne. Ce fut à la suite de cette dispute (1528) que les conseils de cette ville adoptèrent le protestantisme et publièrent l'Edit de réformation.

La publication de l'Edit produisit une grande fermentation dans le mandement d'Aigle. Farel voulut y prêcher, non plus dans son école ou dans des maisons particulières, comme aux temps où il s'appelait Ursinus, mais dans l'église paroissiale. Les catholiques se réunirent en tumulte; le tambour fut battu en pleine église; des vociférations couvrirent la voix de Farel, qui dut cesser sa prédication. Farel se rendit ensuite à Ollon; là, la même tumulte; les femmes d'Ollon assaillirent Farel dans la chaire, et ses adhérents, poursuivis par la population indignée, durent s'enfuir. Déodat, Caméral, Dumoulin, Robert, prédicateurs français, voulurent joindre leurs efforts à ceux de Farel, mais ce fut en vain ; la population des Quatre-Mandements les repoussa partout. Même, la vallée des Ormonts, que nous avons vue naguère si dévouée à Berne, alors qu'il s'agissait de piller et de mettre à feu et à sang la vallée du Rhône, se souleva, déclarant que, «plustôt de renoncer à la foi de ses pères, elle choisirait un nouveau souverain.»

La situation devenait difficile pour Berne, et des mesures énergiques pouvaient seules maintenir son pouvoir dans les Quatre-Mandements. Mais, Berne avait des hommes énergiques, et des magistrats qui, éprouvés dans les journées de Novarre et de Carignan, savaient aussi bien gouverner en temps de paix qu'ils savaient commander des soldats dans un jour de bataille. Berne choisit un de ces chefs de guerriers, Rodolphe Naegueli, et lui donna plein pouvoir pour réprimer les mouvements séditieux des populations d'Aigle et des Ormonts, et pour les forcer à se convertir et à obéir aux décrets de la ville souveraine. On lui adjoignit Watteville, Wagner et Manuel.

Naegueli, arrivé à Aigle, commença une enquête; il punit sévèrement les instigateurs des troubles; il interdit les réunions séditieuses sous les peines les plus sévères; il destitua les magistrats communaux qui avaient excité les troubles, ou y avaient pris part; il bannit les curés et les vicaires accusés d'être les auteurs de ces troubles; il fit publier l'Edit de réformation dans toutes les communes des Quatre-Mandements; il proclama la déchéance de tous les prêtres de l'Eglise romaine; il s'empara, au nom de Berne, de tous les biens de cure, en donna une partie aux ministres protestants, et concéda aux communes l'autre partie de ces biens, pour subvenir à l'assistance des pauvres et à l'instruction des enfants.

A côté de ces actes, que chacun peut qualifier, Naegueli proclama la liberté religieuse, laissant aux catholiques la liberté de célébrer un culte, dont, cependant, il venait de chasser et de proscrire les ministres3.

Aigle et les Ormonts durent enfin se soumettre. Les Bernois, après avoir installé un nombre suffisant de ministres français dans les Quatre-Mandements, donnèrent à Farel une lettre-patente qui l'autorisait à prêcher, non-seulement dans toute l'étendue des terres de leur domination, mais aussi chez leurs voisins, qui leur étaient alliés par des traités de combourgeoisie, ainsi, à Genève, à Neufchâtel et à Lausanne. Muni de ces lettres, Farel quitta Aigle et s'en fut à Morat prêcher l'Evangile. En peu de temps il y fit quelques prosélytes, qui, se prévalant du traité entre les Cantons, statuant que lorsque la population d'un lieu serait partagée entre les deux croyances, on y délibérerait à la pluralité des voix sur le parti qu'il fallait prendre en matière de religion, demandèrent que le traité fût observé. Les citoyens de Morat s'assemblèrent donc en août 1529, mais la majorité vota pour la messe, et la réformation fut rejetée. Néanmoins, Farel persévéra, et il parvint à convertir quelques prêtres, qui entraînèrent avec eux un assez grand nombre de personnes dans la foi protestante.

Farel fit ensuite un voyage à Lausanne avec un Bernois, son disciple. Mais il fut insulté dans cette ville, menacé et maltraité. Il dut quitter Lausanne. Le conseil de Berne l'y renvoya aussitôt, en le faisant précéder de lettres adressées à l'Evêque, à son grand-vicaire, à l'official, au chapitre des chanoines et à tout le clergé, lettres dans lesquelles le conseil de Berne s'exprimait en ces termes :

«Nous avons appris avec douleur ce que vous avez fait à maître Guillaume Farel, notre sujet. Nous ne pouvons assez nous étonner que l'Evêque et sa sainte compagnie maltraitent ainsi des gens qui prêchent l'Evangile... Nous vous exhortons de permettre qu'on vous prêche la parole de Dieu, de recevoir honnêtement ceux qui la prêchent, particulièrement Farel, que nous vous envoyons pour défendre sa cause et la nôtre contre les calomnies dont on nous noircit. Si on lui fait le moindre mauvais traitement, nous le sentirons comme s'il était fait à nous-mêmes. Prenez donc garde qu'on ne touche à un de ses cheveux de tête, et souvenez-vous que nous ne vous avons point fermé l'accès à notre dispute de religion. La grâce de Dieu soit avec vous, qui aboyez à nos talons.»

Cette lettre n'eut point un effet favorable pour le réformateur : le clergé persista à le repousser; même les conseils, qui avaient le plus grand intérêt à soutenir les Bernois leurs combourgeois, décidèrent que «ce n'était point à eux à admettre un prédicant dans les chaires de leur ville, mais à l'Evêque et au Chapitre.» (Novembre 1529). Farel dut encore quitter Lausanne; il se rendit de nouveau à Morat, dans le Vulle, à Bienne, dans l'évêché de Bâle et à Neufchâtel, où, pendant le cours de l'année 1530, ses prédications eurent assez de succès.

Toujours muni de ses lettres-patentes de Berne, Farel recommença, au printemps 1531, sa mission dans le Pays de Vaud. Il voulut prêcher à Avenches, l'une des villes de l'évêque de Lausanne. Il y eut quelques personnes disposées à l'écouter; mais il trouva dans le reste de la population une telle opposition, que le 6 mars il y eut une sédition, dans laquelle il courut de grands dangers. Aussitôt, les conseils de Berne écrivirent la lettre suivante à la bourgeoisie d'Avenches :

Aux nobles, saiges, prouveables et discrets, chastelain et conseil d'Avenche, nous bons amys, et chiers voisins :

Notre amiable salutation devant mise, nobles, saiges et discrets : Nous sommes advertis du tumulte et inconveniant qu'est advenu lundi dernièrement passé en votre ville contre maître Guillaume Farel notre serviteur, par vous prêtres, et autres, de quoi avons grand regraict : toutes fois d'empuis que la chose est ainsi passée, sans être fait outrage au dit Farel, laissons pour cette fois ainsi être : Ce néanmoings vous prians et très acertes advertissans, ci après y mettre ordre, et y avoir regard, que nous (nos) serviteurs, et la foi de Jésus-Christ notre Sauveur ne soit ainsi persécutée, ne ceux qui la annoncent troublés ne molestés, autrement y mettrions ordre nécessaire. Et par ainsi ceux qui désireront ouyr la vérité évangélique laissés à repost et en paix, et mesmement endurer, comme vous estes en vigueur de chrestienne obéissance entenus, que le parole de Dieu aye place en votre ville, et la laisser annuncer, et ouyr à ceux qui la pourtent et desirent : En ce ferez votre devoir envers Dieu et les hommes, et à nous grands plaisirs Entant priant Dieu, que vous doint grace d'accepter sa sainte parole, et de vivre selon icelle. Donné le 9 mars 1531.

L'advoyer et conseil de la ville de Berne.

D'un autre côté, les autorités d'Avenches informèrent l'Evêque de ce qui de passait dans leur ville; l'Evêque leur envoya un docteur en théologie pour y soutenir l'Eglise contre les prédications de Farel, et en même temps il leur écrivit en ces termes :

A nos très chers, bien amez, et feaulx subjects, les nobles, gouverneurs, conseil et communauté de notre ville d'Avenche.

Très chiers, bien amez et feaultx nostre aimable recommandation premise. Nous avons estés advertis tant par vostre vicayre que lieutenant, de l'insurte qui fust dernièrement faict, dont fumes fort desplaysans des continuelles infestations que l'on vous donne en cet affaire, au quel ce nonobstant vous estes monstré virtueux, bons et vrais crestiens et catholiques, dont je loue Dieu, et nostre dame, et vous en sçavons très bon gré, vous priant et exortant paternellement et très affectueusement, de vouloir continuer et bien perceverer, et ce faisant vous en reporterez la grace de Dieu, prouffit à l'ame et au corps, et à la fin la gloire de paradys : Et pour vous monstrer le chemyn pour parvenir à icelle, monsieur vostre curé et moy vous envoyons un vénérable docteur pour vous dire et prêcher ce qu'est salutayre et prouffitable, auquel vous prie donner bonne audience, et lui fayre assistance avecques l'honneur et plaisir que vous pourrez. Aussi je vous recommande ceux de vostre clergé, lesquels sont ceulx qu'ils prient Dieu pour vous : Au regard de moy, vous me trouverez toujour votre bon père spirituel, Seigneur et prince. Et quant quelque chose raisonable vouldrés de moi, soit en général ou en particulier, me trouverez enclyn a la faire, quelque chose que l'on vous donne d'entendre à l'opposite, comme Dieu le scayt, ouquel je prie qu'il vous ayt, très chiers et bien amez et feaulx, en sa sainte garde.

De Lausanne ce 14 mars.

L'évesque de Lausanne4.

Cependant, la bourgeoisie d'Avenches écrivit au conseil de Berne, et lui promit de laisser librement prêcher Farel. Mais les Fribourgeois s'opposèrent à sa prédication, «menaçant ceux d'Avenches, et leur défendant d'écouter Farel, sous peine d'être mis en prison et d'être traités comme hérétiques, autant qu'on pourrait les attraper.» Le docteur envoyé par l'Evêque entra bientôt en dispute avec Farel; il l'injuria et le traita d'hérétique. Farel le cita devant le juge pour le convaincre d'imposture et l'accuser d'enseigner une fausse doctrine. Des députés de Berne survinrent bientôt; mais, malgré leurs efforts en faveur de Farel, ils ne purent rien obtenir, et quittèrent Avenches pour Orbe, où des troubles religieux venaient d'éclater.

La réformation avait quelques prosélytes à Orbe, ensuite des efforts des Bernois, et malgré la plus vive opposition des Fribourgeois, qui possédaient ce bailliage en commun avec Berne. Cependant, les réformés, quoique en très-petit nombre à Orbe, y étaient tolérés, suivant les traités entre des deux villes souveraines, et il n'y avait point encore eu de troubles religieux dans cette ville. Mais ils commencèrent pendant le carême de cette année. Un frère mineur de l'ordre de St François, nommé Juliani, homme savant et administrateur du couvent des religieuses de Ste Claire d'Orbe, prêchait le carême; la foule suivait ses prédications; les réformés même s'y rendaient. Un jour, le frère, déclamant contre ces moines et des religieuses qui quittaient leurs couvents pour se marier, dit : «Pensez-vous que ces prêtres, ces moines, ces moinesses qui sortent hors de leur religion, qui ne veulent pas endurer la peine ni la castigation, et qui sortent de leurs voeux pour se marier, pensez-vous qu'en iceux soit accompli et fait mariage légitime? Ah! nenny; mais ils sont infames et déshonnêtes, apostats abominables devant Dieu et devant les hommes.»

«Vous en avez menti!» s'écria, du milieu de l'assemblée, Chistophe Hollard, un des réformés. Hollard croyait que le prédicateur faisait allusion à son frère, Jean Hollard, qui avait été prêtre et doyen du chapitre des Chanoines de Fribourg, mais qui, ayant embrassé la réformation, s'était marié. Cette apostrophe, prononcée en plein église, excita, on le conçoit, un tumulte effroyable. Les hommes voulaient assommer Hollard, mais on leur forma les portes des chapelles dans lesquelles ils étaient; les femmes se jetèrent sur lui «comme des furies déchainées, le prirent par la barbe, la lui arrachèrent, le dévisagèrent à coups d'ongles et de poings, et l'auraient assommé,» si le châtelain d'Orbe, Antoine Agassiz, étant survenu, n'eût arraché Hollard dans mains de toutes ces femmes, pour le conduire dans la prison. Le bailli, informé de ce tumulte, fit sortir Hollard de prison, où il fit met mettre le frère mineur à sa place.

Les bourgeois envoyèrent à Fribourg deux députés, le banneret Pierrefleur et François Vernet, pour se plaindre des procédés du bailli bernois. Fribourg envoya deux conseillers à Berne pour conférer sur cette affaire, et les deux villes souveraines déléguèrent à Orbe des commissaires pour terminer ces dissensions. Berne choisit pour députés ceux que déjà elle avait envoyés à Avenches. Ces députés emmenèrent avec eux Farel, pour qu'il prêchât à Orbe.

On était au jour de Pâques fleuries, 2 avril 1531; l'église était comble; lorsque les vêpres furent dites, Farel monta en chaire dans le dessein de prêcher; mail il n'eut pas plutôt commencé, que le peuple, hommes, femmes et enfants se mirent à siffler, à crier, en l'appelant chien, mâtin, hérétique, diable, et en le chargeant d'autres pareilles injures, avec un bruit si horrible qu'on n'aurait pas ouï tonner. Farel, qui était accoutumé à de pareilles réceptions, ne perd point courage, mais persiste dans le dessein de prêcher. Cette fermeté irrite tellement les assistants, qu'ils en viennent à une sédition : ils saisissent Farel, le maltraitent le coups, et à un tel point que le bailli est obligé de le prendre par le bras, et de le conduire hors de l'église et jusque dans sa demeure. Farel, loin de faiblir, voulut, dès le lendemain, à six heures du matin, recommencer à prêcher sur la place publique. Mais les huées empêchèrent qu'on l'entendit. Le soir on assembla le conseil d'Orbe, où les députés de Berne et de Fribourg se rendirent avec Farel, l'empoignèrent, le jetèrent par terre, et voulaient le battre, lorsque un gentilhomme, Pierre de Gleyresse, le leur ôta d'entre les mains, leur disant : «Mesdames, pardonnez-moi à cette heure, mais je l'ai pris à ma charge.» La principale de ces femmes, qui commandait toute la troupe, était une dame de qualité, madame Hugonin d'Arnay.

Le mardi, on assembla la justice d'Orbe, devant laquelle comparut le frère Juliani, chargé, par les députés de Berne, de vingt-trois chefs d'accusation, qu'on avait recueillis dans ses sermons du carême. Juliani répondit à chacun d'eux; des témoins furent entendus; les députés bernois demandèrent que Juliani fût puni comme coupable de lèze-majesté, pour avoir péché contre Dieu et contre les seigneurs de Berne. Juliani demanda d'être relâché, comme n'ayant rien prêché, ni dit qui fût contraire ni à Dieu, ni à l'autorité des seigneurs de Berne; il plaida sa cause, et, prenant un à un tous les actes d'accusation, il entreprit de prouver, par l'Ecriture, tout ce qu'il avait prêché. Les juges, qui étaient tous catholiques, le déclarèrent absous, et le mirent en liberté. Les députés bernois, à peine la séance fut-elle levée, envoyèrent des sergents pour arrêter Juliani. Mais, celui-ci, prévoyant cette nouvelle arrestation, avait pris la fuite pour la Franche-Comté.

Orbe envoya des députés à Berne pour faire des excuses au sujet de ce qui s'était passé. Berne pardonna sur quelques points, mais condamna la ville à une amende de deux cents écus d'or au soleil pour «émeutes séditieuses.» Berne témoigna, de plus, son désir que les sermons de Farel fussent écoutés, sans toutefois obliger personne d'aller les entendre. Au retour des députés d'Orbe, Farel monta en chaire après l'office catholique, mais il n'eut que très-peu d'auditeurs; encore fut-il interrompu par les enfants, qui, au milieu de son sermon, sortirent de l'église, «criant, hurlant, et faisant un bruit horrible.» Ces scènes se répétèrent chaque fois que Farel voulut prêcher. Enfin, les députés de Berne, voyant cette obstination du peuple, assemblèrent le conseil, et lui déclarèrent «que, puisqu'on avait écouté Juliani, LL. EE. voulaient qu'on entendit la réfutation de Farel, et que, pour cette cause, ils voulaient que chaque père de famille allât aux sermons de Farel, et ce, sous peine le leur indignation.»

Cet ordre fut publié. Farel prêcha six jours de suite, et chaque jour deux fois. Le peuple obéit les deux premiers jours; mais, dès le troisième, il ne voulut pas y retourner, et Farel n'eut plus que ses auditeurs ordinaires, savoir : Pierre Viret, les deux frères Hollard, Marc Romain, Antoine Secretan, Claude Darbonnier, Georges Grivat, Hugnonin d'Arnay, et quelques autres.

Bientôt après, les députés de Berne prirent l'inventaire des biens des religieuses de Ste-Claire, et exigèrent que les couvents fournissent à l'entretien et au logement de Farel et des autres ministres réformés. Les réformés en prirent de l'audace, et, Christophe Hollard à leur tête (2 juillet), ils renversèrent le grand autel du choeur de la grande église, ainsi que les vingt-six autels qui étaient dans les six autres églises d'Orbe5.

Berne s'occupa ensuite de Payerne. Elle reprocha à cette ville, sa combourgeoisie, les avanies perpétuelles qu'elle faisait endurer aux missionnaires de la réforme, et ne voulut point renouveler son traité avec elle. Mais, dit Ruchat, tous les mouvements qu'on avait vus à Avenches, à Payerne et à Orbe contre Farel et le réformation, qu'il prêchait, n'étaient que bagatelles à comparaison de ceux que l'on vit à Grandson, où Farel courut le risque, plus d'une fois, de perdre la vie. En quittant Orbe, dans l'été 1531, Farel alla à Grandson. Le sacristain du prieuré de cette ville le menaça d'un pistolet, qu'il avait sous sa robe. Il voulut même tuer Glautin, l'un des disciples de Farel, alors qu'il voulait prêcher. Néanmoins, le jour de la St-Jean, Farel et Glautin se rendirent à l'église des Cordeliers, pour entendre le sermon d'un cordelier de Lausanne; ils l'interrompirent et le réfutèrent. Alors, le châtelain de Grandson chargea Farel d'injures et de coups de poing. A ce signal, tous les justiciers, le peuple, les Cordeliers et plusieurs personnes qui étaient venues d'Yverdon, se jetèrent sur Farel et Glautin, les chargèrent d'injures, de coups de pied et de poing, et les maltraitèrent cruellement. J.-J. de Watteville, député de Berne, accourut au secours des missionnaires, et alors qu'il voulut entrer au couvent des Cordeliers, il fut lui-même maltraité par des moines, armés de haches. Ces moines furent arrêtés et soumis aux apprêts de la torture. Berne agit vigoureusement, et fit mettre une garnison dans le couvent des Cordeliers.

Cependant, Farel eut plus de succès à Fiez; il y prêcha pendant quelques jours, «et il y fit tant de fruit», que les réformés l'emportèrent en nombre sur les catholiques. Farel voulut profiter de cette conjoncture : il fit assembler la communauté, au commencement de juillet, «pour mettre la religion en suffrage, et là, à la pluralité des voix, la religion réformée y fut introduite, et la religion catholique abolie.» Toutefois, Berne n'approuva point Farel dans ce procédé. Cette ville voulait bien la réforme, elle faisait les plus grands sacrifices pour l'obtenir; mais, elle voulait qu'elle vint de Berne seule, et de personne d'autre. «Aussi,» dit Ruchat, «les seigneurs de Berne n'approuvèrent pas la conduite de Farel : ils lui en écirvent leur sentiment, le 7 juillet, et lui ordonnèrent de s'abstenir, à l'avenir, de ces sortes d'actions, qui ne convenaient qu'à des magistrats souverains. Prêchez la parole de Dieu, et lorsque vous voyez que les peuple veut l'adopter, lui dirent-ils, faites-le nous savoir, nous y enverrons nos députés, pour mettre la dernière main à cette affaire.» Déjà, dans cette circonstance, Berne montrait à quel point elle était jalouse de son pouvoir.

Pendant ce temps-là (6 juillet 1531), les troubles religieux continuaient à Orbe; le fougueux Hollard et son acolyte, Antoine Tavel, se présentèrent devant Secretan, le nouveau châtelain, accusèrent les prêtres d'être ses meurtriers, et offrirent de se constituer prisonniers, en leur qualité d'accusateurs. Secretan reçut leur plainte; Hollard et Tavel se rendirent en prison, et le châtelain Secretan voulut faire saisir un des prêtres accusés, nommé Pierre Bovey. Mais, celui-ci, «homme puissant et vigoreux, résista si bien aux sergents, et les battit si rudement, qu'ils le laissèrent aller.» Ils n'en prirent qu'un, Blaise Floret, qu'ils conduisirent en prison. Quant aux autres prêtres, le peuple d'Orbe se mit en armes pour les défendre, et, durant six jours, la populace, mutinée, fut toujours dans les églises, avec toutes sortes d'armes, pour s'opposer à tous ceux qui auraient voulu saisir les prêtres, et les empêcher de dire la messe. Le dimanche 9 juillet, Pierrefleur fit assembler la communauté, et lui demanda s'ils voulaient persister dans la foi de leurs pères? priant ceux qui étaient dans ce sentiment de lever le doigt, et les autres de se retirer. Toute l'assemblée leva le doigt, et protesta «que chacun de ses membres était résolut de garder la foi, et d'imiter les moeurs et les actions de ses pères.» Il fut résolu, de plus, de réclamer auprès de Fribourg pour obtenir l'élargissement des prêtres arrêtés par l'ordre du châtelain Secretan. Quant à Hollard, à Tavel et aux douze ou treize autres réformés, ils furent incarcérés pendant trois jours, et tenus étroitement au pain et à l'eau, pour avoir abattu les autels.

Pendant ces troubles, les nonnes de Ste-Claire, voyant qu'elles n'étaient plus en sûreté à Orbe, négocièrent avec la princesse de Luxembourg, princesse d'Orange; elles lui envoyèrent leurs ornements d'église et leurs meubles les plus précieux; enfin, le 28 juillet, dix-sept d'entr'elles sortirent de leur couvent, escortées par le banneret Pierrefleur; elles montèrent dans les charriots, et se rendirent à Noseroy, en Franche-Comté, où la princesse d'Orange, accompagnée des dames de sa noblesse, les reçut avec les plus grandes démonstrations de joie. Le bailli d'Orbe apprit bientôt l'évasion de ces nonnes; il se rendit vers l'abbesse, et lui demanda la cause de la fuite de ses filles; l'abbesse répondit : «la faim, la disette, et la crainte perpétuelle les ont chassées.» En effet, ajoute Ruchat, «ces religieuses étaient pauvres, car, le 27 juillet, la veille de leur départ, le conseil de Moudon, ainsi que je l'ai vu dans les registres de cette ville, leur fit donner deux florins de Savoie pour favoriser leur fuite.» L'abbesse profita de la visite du bailli bernois pour lui demander la permission de se retirer avec les religieuses qui étaient restées à Orbe. Mais, celui-ci, loin d'accorder cette prière, eut la dureté de placer à la porte de Ste-Claire douze jeunes hommes, tous réformés, pour les empêcher de sortir. Cette action du bailli mit le peuple d'Orbe en fureur. Conduit par le banneret Pierrefleur, et par les «principaux et les plus apparents bourgeois de la ville d'Orbe,» ils se présentèrent chez le bailli, demandant qu'on ôtât cette garde, afin que chacun pût entrer dans l'église. Le bailli refusa d'abord; mais voyant que le tumulte allait en augmentant, et craignant qu' il n'en arrivât quelque malheur, il renvoya les gardes; il fit ouvrir le couvent, où le peuple se précipita en foule. Mais, les pauvres soeurs de Ste-Claire n'étaient pas encore arrivées au terme des brutales persécutions que les réformés d'Orbe exerçaient depuis si longtemps contre leur paisible demeure. Quelques réformés enfoncèrent la porte du choeur de leur église, et en démolirent les autels. «Ce n'est qu'avec peine, dit Ruchat, que je rapporte de telles actions; mais, enfin, la vérité de l'histoire le demande, et il ne m'est pas permis de les supprimer, sans me rendre coupable de partialité. Nous n'approuvons nullement la mauvaise conduite de quelques hommes de notre communion : NOTRE SAINTE RELIGION EST FORT ELOIGNEE D'AUTORISER TOUT CE QUI SENT LE TUMULTE, LA VIOLENCE ET LA SEDITION.... Ce n'est pas en brisant tumultueusement les idoles qu'on ramène les idolâtres; on ne fait que les irriter; il faut les éclairer et les engager à briser eux-mêmes leurs idoles de leurs propres mains....»

Pendant le reste de l'année 1531, les mêmes scènes de désordres continuèrent à Orbe et à Grandson, et dans le village de Novalles, bailliage de Grandson. A Novalles, les paysans prirent les armes, tombèrent sur le réformés, et blessèrent grièvement leur ministre. Quant à Yverdon, les réformés n'osèrent pas se présenter dans cette ville, «zélée catholoque, dont les bourgeois menaçaient les réformés quand ils passaient chez eux.» Il en était à peu près de même à Echallens; là, un réformé, Jaques Collomb et deux autres, renversèrent des images; on les mit en prison, et on les appliqua à la torture.

Fatiguées de ces luttes, Berne et Fribourg voulurent enfin les arrêter, et, dans ce but, ces deux villes souveraines convinrent, le 30 janvier 1532, du mode de vivre suivant dans leurs bailliages du Pays de Vaud :

Paix entre leurs sujets des deux religions. - Les réformés auront un temple dans leur commune, dans lequel ils pourront faire prêcher la parole de Dieu, mais sans troubler les catholiques dans leurs messes. - Liberté à chachun d'aller au prêche ou à la messe. - La messe sera abolie à la pluralité des voix, mais elle subsistera dans les lieux où on l'a gardée; toutefois il sera toujours permis aux réformés de ces lieux-là d'avoir leur prêche. - Les ministres et les prêtres pourront proposer leurs sentiments, réfuter la doctrine opposée; mail ils s'abstiendront de donner des noms injurieux à leurs adversaires. - Celui qui insultera quelqu'un pour cause de religion, soit par paroles, soit par voie de faits, sera puni de trois jours et trois nuits de prison, au pain et à l'eau, et paiera un écu d'or d'amende, et s'il ne peut payer, il sera laissé en prison. - Il est défendu, sous la même peine, de rien gâter ni détruire dans les églises sans l'autorité des seigneurs.

Il n'y eut, dans tout le Pays de Vaud, ajoute Ruchat, que les lieux dont nous venons de parler, où il se fit quelque mouvement pour y introduire la réformation, et cela, parce Berne y appuyait les ministres qui entreprenaient d'y prêcher. Dans tout le reste du Pays de Vaud qui dépendait ou de l'Evêque, ou du duc de Savoie, «on était plongé dans l'ignorance et dans la bigoterie, et les édits publiés par les Etats de Vaud en 1525, renouvelés en 1527, et confirmés par le duc de Savoie, étaient si rigoureux, si pressants, que d'entreprendre d'y prêcher, c'était s'exposer de gaîté de coeur et sans aucun fruit.»

A Lausanne (1531), l'Evêque craignant que quelque dispute religieuse ne vint troubler les Terres-de-l'Evêché, assembla les Etats à la cathédrale, et leur proposa de faire une ordonnance, non point contre la réformation, mais «contre quiconque parlerait de l'Evangile, soit en bien, soit en mal, sous peine de trois estrapades de corde.» Mais, les Etats repoussèrent ce réglement, et demandèrent à l'Evêque, Sébastien de Montfaucon, qu'il remît la Cour-Episcopale sur un meilleur pied, et qu'il établit douze jurés au lieu de deux ou trois qui administraient mal la justice.

La réformation fit quelques progrès pendant l'année 1532, dans les bailliages vaudois soumis à Berne. Ainsi, à Orbe, où Pierre Viret6, jeune disciple de Farel, exerçait son ministère, cinquante-quatre hommes et vingt-trois femmes reçurent la Sainte-Cène. Dans le bailliage de Grandson, plusieurs églises réformées se constituèrent, pour lesquelles Berne élut des ministres : un pour Giez et Fiez; un pour Montagny, Vugelle et Noville, le troisième pour Bonvillars, St-Maurice et Champagne; le quatrième pour Concise. Jean Le Comte, prédicateur français, fut nommé ministre à Grandson, où, à Noël (1532), soixante et dix personnes célébrèrent la Cène. A Concise, on vota pour la religion; soixante voix furent pour la messe, vingt-six pour la réforme, et le culte catholique fut conservé.

Berne, toutefois, n'aimait pas les séditions, même lorsqu'elle éclataient en sa faveur. Aussi, à Onnens, elle punit sévèrement les réformés de ce village pour avoir renversé des images; les paysans d'Yvonnand, convertis à la réforme par Farel, ayant passé le lac avec lui, et brisé des images et des autels à Grandson, furent aussi punis pas la prison.

La même année (1532), les troubles religieux recommencèrent à Payerne, et faillirent amener une rupture sérieuse entre Berne de le duc de Savoie. Le conseil de Payerne avait défendu au ministre Saunier de prêcher; les réformés résistèrent à cet ordre; les Etats de Vaud prirent parti pour les catholiques, et députèrent le bailli de Vaud pour rétablir la paix à Payerne. Le bailli ne put rien obtenir; les troubles continuèrent; on mit des bourgeois en prison pour avoir embrassé la réformation; le conseil de Moudon envoya son châtelain, Jaques Cerjat, pour tâcher d'apaiser les esprits; mais ce fut en vain. Alors, les Bernois, en leur qualité de combourgeois de Payerne, voulurent intervenir. Aussitôt le duc de Savoie envoya un député à Berne pour l'inviter à ne pas se mêler des affaires de ses sujets du Pays de Vaud, à leur laisser observer les édits en matière de religion qu'il avait publiés dans ses états, à rappeler le ministre que Berne avait envoyé à Payerne. Le député de Charles III se plaignit enfin de ce que Berne protégeait les séditieux de Payerne, qui disaient hautement que le duc de Savoie n'avait rien à leur commander, et qu'ils n'étaient plus ses sujets.

Les Bernois répondirent au bailli de Vaud, député de Charles III, que leur intention n'était point de déroger aux droits de Son Altesse sur ses sujets, qu'au contraire, ils les exhorteraient à lui obéir en tout ce qui regarderait le corps et les biens temporels; mais pour ce qui regardait la conscience et la religion, ils priaient Son Altesse de laisser en paix les réformés de Payerne, et de ne point les inquiéter à ce sujet; car s'il les persécutait pour cause de la religion, ils prendraient en main la cause de leurs alliés de Payerne, avec qui ils avaient une ancienne alliance de combourgeoisie.

Cette fière réponse eut son effet, et le faible duc de Savoie n'osa pousser plus loin le peu d'énergie qu'il paraissait vouloir déployer, alors qu'il commença à intervenir dans les affaires religieuses de sa baronnie de Vaud.

Le mouvement religieux fit peu de progrès dans le Pays de Vaud pendant l'année 1533. A Lausanne, il fut absoluement nul. Cependant, le petit nombre de réformés de cette ville montrait souvent une grande audace. Ainsi, le jour de mardi gras (1533), quelques jeunes gens masqués, saisirent un prêtre, le mirent sur un traîneau, le promenèrent par toute la ville, le fouettant à chaque carrefour, et le conduisirent devant la maison du bourreau, où ils l'abandonnèrent lié sur le traîneau. Ce prêtre avait dit en chaire, lorsque les arquebusiers de Lausanne partirent pour la guerre de Cappel : «puisque les arquebusiers sont destinés à soutenir une cause contraire à la religion, je souhaite qu'il n'en revienne pas un seul à la maison.» Les jeunes gens masqués, arquebusiers de Cappel pour la plupart, après s'être ainsi vengés de ce prédicateur, firent irruption dans l'église de St-Laurent, y prirent deux images saintes, et les jetèrent dans la fontaine de la place de St-Laurent. Peu de jours après ce scandale, le ministre protestant des Ormonts, maître Michel, vint à Lausanne, essaya d'y prêcher la réforme de la part des seigneurs de Berne, qui l'avaient recommandé au conseil de Lausanne. Mais ce conseil répondit à Berne qu'il était résolu à ne point écouter de ministre, et renvoya maître Michel sans l'entendre et sans lui permettre de prêcher, et en lui défendant de rentrer à Lausanne, à moins qu'il n'y fût appelé par l'autorité7.

Ces troubles, ces tentatives émurent vivement le clergé, qui eut recours à Fribourg. Peu de jours après, des députés de cette ville arrivèrent à Lausanne pour soutenir les intérêts de l'Eglise, et faire des remontrances aux Lausannois. Ils parurent plusieurs fois devant le Deux-Cent; ils le haranguèrent vivement pour détourner les Lausannois de la réformation, les menaçant de renoncer à leur traité de combourgeoisie s'ils l'embrassaient. Le président du Deux-Cent, le bourgmestre de St-Cierge, répondit civilement au sujet des remontrances de Fribourg, mais fit des protestations solennelles contre toutes les menaces des députés fribourgeois. Cependant, les Lausannois, effrayés de ces menaces, recoururent à Berne, lui demandant ses bons avis et ses secours dans cette affaire. Des conférences furent ouvertes à Fribourg, où le conseil de Lausanne envoya son bourgmestre de St-Cierge, avec de Prez, Etienne de Loys, Girard Grand et trois autres conseillers. Mais, l'intervention des Bernois n'eut aucun résultat, et, malgré plusieurs conférences tenues à Payerne, «les Lausannois, dit Ruchat, ne furent accommodés ni avec Fribourg, ni avec l'Evêque.»

Cette même année, de nouveaux troubles éclatèrent à Orbe. Le dimanche 4 mai, les jeunes catholiques, ayant à leur tête trois gentilshommes, s'assemblèrent, prirent le drapeau de la ville, l'ornèrent de branches de sapin, dont ils mirent aussi des rameaux à leurs chapeaux8, et se promenèrent dans la ville en procession. Le bailli, Jost Diesbach, et les commissaires Bernois, voyant dans cet acte une insulte contre les seigneurs de Berne, firent mettre en prison plus de trente de ces jeunes gens, et condamner les principaux chefs chacun à cent écus d'amende, à cinquante les autre chefs, et à quatre écus chaque individu qui avait pris part à cette manifestation.

Farel et Viret furent peu heureux pendant cette année dans le Pays de Vaud. Aussi, ils le quittèrent pour Genève, où, après bien des luttes glorieuses, dans lesquelles ils furent soutenus par l'énergie et par le patriotisme des Genevois, les deux réformateurs contribuèrent à faire triompher la cause de la liberté et de l'indépendance, et à introduire le protestantisme, non point par la violence, comme ils l'avaient fait sous l'égide de Berne dans le Pays de Vaud, mais par la persuasion9.


1Sébastien de Montfaucon, neuveu de son prédécesseur Aymon de Montfaucon, évêque de Lausanne, était savoyard, et d'une famille étrangère à celle des Monfaucon d'Orbe, éteinte dans le XVe siècle.

2Grenus, Documents, 163.

3Entre les plus fougueux opposants de la réformation à Aigle, on remarque «Claude Meillaud, Antoine Nicod, et surtout les fils Veillon, qui, lors de la publication de l'Edit de réformation, s'écriait en plein marché, que les dix articles de l'Edit ne renfermaient que menteries, et que les adversaires de la réforme n'avaient joui d'aucune liberté à la dispute de Berne.» Bex se soumit le premier à l'Edit, puis Aigle, puis Ollon. Mais les Ormonts résistèrent; aucun Ormonand ne voulait prêter l'oreille au ministre réformé. Aussi, celui-ci, Jaques Camiral, écrivait à Farel : «Je n'y puis plus tenir, j'y perds et mon temps et ma peine; je n'attends que le jour où il plaira au Seigneur de me tirer d'ici.» C'était en vain que Naegueli employait tour à tour la douceur et les menaces; ses envoyés étaient méprisés, insultés, menacés par ces montagnards. Enfin, le conseil de Berne écrivit :

«Aux syndics et aux patriotes des Ormonts-dessus et des Ormonts-dessous :

«Nous vous mandons et commandons que vous vous fassiez conformes à nous et à nos autres sujets, en acceptant l'Evangile, et délaissant les cérémonies des hommes, qui n'ont pas de fondement en la Ste-Ecriture, ains ont été controuvées par l'avarice des prêtres, à la grande perdition des hommes... Nous ne voudrions pas vous commander des choses qui fussent contre Dieu. Il serait donc bien étrange que vous dussiez demeurer en désobéissance et vous montrer rebelles à Dieu premièrement, et secondement à Nous, vos supérieurs... Quel profit pour vous s'en suivrait? ce pouvez considérer.» - Chroniqueur, 66.

4Tiré des archives d'Avenches.

5Mémoires du banneret Pierrefleur d'Orbe. - Pierrefleur, attaché à la foi catholique et à la nationalité vaudoise, a consigné dans ses Mémoires les événements qui se passèrent sous ses yeux dans le Pays de Vaud, à l'époque de la Réformation et de l'invasion des Bernois. Les intérêts bernois et protestants ont empêché la publication des Mémoires du banneret d'Orbe, dont le précieux manuscrit est encore déposé à la Bibliothèque cantonale, à Lausanne. Il est à désirer que ce document national soit enfin publié.

6Pierre Viret, né à Orbe en 1511, fit ses études à Paris. Obligé de quitter Paris au bout de trois ans, par suite des persécutions dirigées contre les réformés, il revint à Orbe, où il prêcha pour la première fois le 6 mai 1531.

7M. Vulliemin donne, dans le Chroniqueur, page 59, une lettre du notaire Jean de Loës, dans laquelle on voit à quels dangers maître Michel fut exposé à son retour de sa mission de Lausanne, et l'impopularité qui accompagnait les missionnaires de l'Evangile dans le Pays de Vaud :

«Vers le milieu du mois de mars 1535, maître Michel, passant par la ville de Lutry, fut insulté cruellement par les prêtres et les moines du lieu, qui, au sortir de la ville, le battirent et le contraignirent de chercher un asile dans les vignes. Mais ils animèrent encore les vignerons contre lui, criant : au larron! au larron! Le pauvre homme, accablé de coups de poing, de pierres et de fatigue, courut se cacher dans les fossés de Lutry. Mais ce fut encore pis. Ces pieux religieux s'y jetèrent sur lui, lui prirent son manteau, son chapeau, son épée (dont ils le frappèrent), et son sac, où il avait deux Nouveaux Testaments, qu'ils apportèrent à Lutry, et les jetèrent tous deux au feu; mais il eut un homme de bien, qui en retira un du feu, et qui le garda.

«Cependant, poursuivi par un cohue de grands et de petits, il fut rencontré entre Grandvaux et Cully, de deux hommes masqués, l'un en laquais et l'autre en mendiant, dont le premier, jurant le Sang Dieu, lui déchargea un grand coup d'épée, et l'aurait tué, s'il n'était survenu un homme qui la leur ôta d'entre les mains. Ainsi, à demi-tué, et demi-mort de coups, il s'en alla à Riez, chez un bon gentilhomme, nommé messire Claude Forestier, qui le reçut et le logea honnêtement, le revêtit d'un bonne robe fourrée, fit venir un médecin qui lui banda ses plaies, s'aida lui-même à le panser, et voulut payer le médecin. Le lendemain, il lui donna son cheval avec un homme, pour le conduire jusqu'à Vevey, où il fut encore insulté par le châtelain (qui voulut le saisir, dirant en avoir ordre de Monsieur de Lausanne), et par la canaille, qui voulait, lorsqu'il passa le pont, le jeter de dessus son cheval dans le rivière. Le Protonotaire donna au médecin qui l'avait traité un grand coup de point, jusqu'à effusion de sang. Et même quand maître Michel voulut monter sur un bateau qu'il avait pris, ce bateau se trouva tout percé.» (Ruchat, III, 401).

8Les catholiques vainqueurs à Cappel en 1531, mirent des rameaux de sapin à leurs capes pour signe de leur victoire. Dès cette époque, les catholiques, lorsqu'ils voulaient insulter les protestants, mettaient de ces rameaux à leurs chapeaux. Aussi, tout port de branches de sapin fut-il sévèrement défendu par des traités entre les cantons catholiques et protestants.

9Sources : A. Ruchat, Hist. de la Réformation de la Suisse, tom. I et II; tom. III, p. 5 à 220. - Mémoires du banneret Pierrefleur. - L. Vulliemin, le Chroniqueur.


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