1793
Les quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon avaient parmi leurs habitans plusieurs colons d'une grande habileté pour l'intrigue et fort capables d'ailleurs : de ce nombre étaient J.-B. Millet, Thomas Millet, et Page, Page surtout qui a joué un rôle remarquable soit à l'assemblée coloniale du Cap, soit à Paris, en qualité de commissaire de cette assemblée près de l'assemblée législative de la convention nationale. Nous en avons dit assez de choses qui prouvent sa capacité.
Dès les premiers moments de la lutte armée des hommes de couleur contre les colons, ceux du quartier de la Grande-Anse prirent les armes en même temps que ceux de l'Ouest, à la fin du mois d'août ou dans les premiers jours de septembre 1791. Leurs chefs principaux étaient Noël Azor, les deux frères Lafond, les deux frères Lepage, les deux frères Blanchet, tous hommes éclairés et riches propriétaires. Ils furent avisés des dispositions prises dans la réunion qui eut lieu le 21 août chez Louise Rateau, par Jourdain, Gérin, Baptiste Marmé et Eliacin Dubosc qui y assistèrent, et qui quittèrent immédiatement le Port-au-Prince pour se rendre au Petit-Trou.
En s'armant pour revendiquer leur droits, comme leurs frères de l'Ouest et des autres paroisses du Sud, ils portèrent leurs forces dans les cantons du fond d'Icaque, du Grand-Vincent, des Roseaux et plus particulièrement du fond des Halliers, dépendant de Jérémie ou du Corail. [p.137]
Ils réclamèrent des blancs le bénéfice des concordats signés dans l'Ouest; mais les colons réussirent à en arrêter un certain nombre qu'ils mirent à bord de bâtimens qui étaient dans les ports de ces deux communes. Lorsque l'assemblée coloniale disputa deux de ses membres, le marquis de Cadusch et Raboteau, pour aller réclamer des secours à la Jamaïque contre la révolte des esclaves du Nord, ces deux commissaires les firent relaxer, en touchant à Jérémie. Bientôt, leurs chefs de l' Ouest, et au signal donné par Rigaud à toute sa classe dans la province du Sud, au moment où ils retournait dans l'Ouest. C'est alors qu'apprenant les crimes affreux commis par les blancs, au Port-au-Prince et aux Cayes, contre les hommes de couleur, ceux de la Grande-Anse se portèrent à des crimes semblables, en représailles.
Ils réclamèrent des blancs le bénéfice des concordats signés dans l'Ouest; mais les colons réussirent à en arrêter un certain
nombre qu'ils mirent à bord de bâtiments qui étaient dans les ports de ces deux communes. Lorsque l'assemblée coloniale
dépôts deux de ses membres, le marquis de Cadusch et Roboteau, pour aller réclamer des secours à la Jamaïque contre la révolte des esclaves du Nord, ces deux commissaires les firent relaxer en touchant à Jérémie. Bientôt, leurs chefs ayant appris la violation des concordats au Port-au-Prince, dans l'affaire du 21 novembre, ils reprirent les armes à l'appel violent signé des chefs de l'Ouest. C'est alors qu'apprenant les crimes affreux commis par les blancs, au Port-au-Prince et aux Cayes, contre les hommes de couleur, ceux de la Grande-Anse se portèrent à des crimes semblables, en
représailles de ces horribles excès. Thomas Millet et Page ont cité aussi ces faits. Mais, à ce sujet, Sonthonax dit de la dame Desmarais : «Je ne vous parlerai pas de moral de cette citoyenne connue à Jérémie par les atrocités qu'elle avait exercées
elle-même sur les hommes de couleur qui étaient prisonniers.» Quant à Millet et Page, il n'avait rien à en dire à la commission des colonies : ces deux colons démontraient assez leur haine pour les hommes de couleur.
A la suite de ces excès, les colons armèrent leurs esclaves contre cette classe, dans les deux quartier de la Grande-Anse et de Tiburon : ils trouvèrent dans les
précédents de l'ancien régime que nous venons de rappeler, une très grande
facilité à opérer cet armement. C'est alors que ceux de Tiburon furent confiés à la conduite de l'un d'eux nommé Jean Kina qui devint fameux sous l'occupation anglaise. C'était en décembre 1791, en même temps qu'au Port-au-Prince, les colons formaient les compagnies d'africains sous la conduite de Cayeman. (Jean Kina était l'esclave d'un blanc nommé Laroque, fondé de procuration de Page.)
Au moyen de tels auxiliaires, les colons, on le conçoit bien, parvinrent facilement,
non seulement à comprimer les efforts des hommes de couleur, mais à les chasser des deux quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon, à en arrêter un grand nombre qu'ils firent de nouveau embarquer sur des navires, avec leur femmes et leurs enfants, et auxquels ils eurent la scélératesse d'inoculer la petite vérole, pour les moissonner plus vite par les ravages de cette terrible maladie. Ceux qui réussirent à se sauver, se rendirent dans la paroisse du Petit-Trou
des Baradères, limitrophe du Corail; ils y trouvèrent Jourdain. D'autres, au nombre desquels étaient les deux frères
Blanchet (Blanchet aîné, devenu secrétaire d'Etat de la République
d'Haïti; Blanchet jeune, général, président de l'assemblée constituante
de 1806.) se rendirent aux Cayes sous la protection de Polvérel, en passant par les hautes montagnes du Macaya et de la Hotte. C'était dans les dernier jours de février 1793. Polvérel écrivit vainement à la municipalité de Jérémie contre ces persécutions.
Déjà, comme nous l'avons dit, les colons de ces deux quartiers isolés
avaient imaginé le plan d'organisation d'un conseil d'administration dont
le siège fut placé dans la ville de Jérémie et qui fut approuvé par
l'assemblée coloniale. Comme on l'a vu, ce conseil dirigeait toutes les
affaires publiques dans ces deux quartiers, et finit par établir des
impôts sur les habitans pour subvenir aux dépenses qu'elles
occasionnaient. Ce conseil était une véritable confédération dont ils
prirent l'idée, ou dans la confédération de Léogane, formée en 1790
contre le comte de Peinier, ou dans celle de de la Croix-des-Bouquets, en
1791, entre les hommes de couleur et blancs contre-révolutionnaires.
Aussitôt l'arrivée de Galbaud au Cap, qui vint ranimer l'espoir des
colons de se défaire de deux commissaires civils, la municipalité de
Jérémie s'empressa de lui envoyer une adresse, le 19 mai 1793, portée par
une députation. Elle se plaignait à lui d'une lettre reçue des deux
commissaires, datée de Jacmel le 14 mai. Elle lui disait :
«Citoyen, gouverneur, vous paraissez sur nos bords, l'espérance renaît
dans nos coeurs ; et c'est de vous que la trop infortunée colonie de
Saint-Domingue attend son salut... La Grande-Anse vous demande protection
et justice... La résistance à l'oppression est, vous le savez, un
des droits imprescriptibles de l'homme; jamais l'oppression fut-elle mieux
caractérisée que par cette étonnante lettre du 14 mai? Elle tend à
nous livrer sans armes à nos ennemis de toute espèce, dans un moment
où, repoussés si souvent de nos frontières, ils y reparaissent à la
fois de toutes parts... Nous renonçons authentiquement au bénéfice de
l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme; et quels que soient nos
moyens de résistance, la force de notre pays, le nombre de nos
citoyens, la quantité et la fidélité de nos esclaves, nous
sacrifions tout à la justice et n'emploierons qu'elle...»
Polvérel et Sonthonax avaient donc raison d'ordonner des dispositions
militaires contre le quartier de la Grande-Anse, en même temps qu'ils y
envoyaient la délégation. Il fallait tenter de le réduire, comme ils
venaient de le faire à l'égard des factieux du Port-au-Prince.
Mais ces colons ne s'étaient pas tenus à l'organisation du conseil
d'administration et à l'armement de leurs esclaves. Ils avaient commencé
sur les limites des deux paroisses du Petit-Trou des Baradères et du Corail
(appelé alors les Cayemittes et comprenant Pestel), le système de camps
retranchés et armés de canons, qu'ils étendirent par la suite sur tous
les points par où les quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon étaient
accessibles par les montagnes. Un camp avait été formé sur l'habitation
Desrivaux, située dans le canton alors de Pestel, devenu aujourd'hui une
commune : il était garni de pièces de canon et commandé par un blanc
nommé Duperrier. Sa garnison était nombreuse.
En partant du Port-au-Prince, la délégation et Rigaud avaient reçu
l'ordre des commissaires civils de recruter leur armée, de contingents pris
dans toutes les paroisses sur leur route.
Celui du Petit-Goâve était commandé par Alexis Ignace,
originaire de la Martinique, qui s'y était établi depuis 1781. C'était un
homme distingué et riche par son commerce et par ses propriétés
foncières : il avait pris part aux premiers mouvements révolutionnaires de
la classe de couleur dans ce lieu et avait été nommé capitaine général
d'infanterie, au moment où cette classe prenait les armes dans tout la
province de l'Ouest.
Arrivés au Petit-Trou, la délégation et Rigaud y trouvèrent la
plupart des hommes de couleur chassés de la Grande-Anse, qui y étaient
venus se joindre à Jourdain, capitaine général des hommes de couleur du
quartier de Nippes, aujourd'hui formant l'arrondissement de l'Anse-à-Veau. Jourdain
était un de ces mulâtres qui prouvèrent leur valeur à Savannah. De
retour dans la paroisse du Petit-Trou, à la fin du mois d'août 1791, il
avait dirigé les efforts de ses frères, secondé par Gérin,
Baptiste Marmé et Eliacin Dubosc, qui, comme lui,
pour ne pas prêter le serment avilissant de respect aux blancs,
avaient fui cette paroisse pour se rendre au Port-au-Prince. Jourdain avait complètement
réussi à contenir les colons du quartier de Nippes, en soulevant les
ateliers d'esclaves, en décembre 1791, après l'affaire du 21 novembre au
Port-au-Prince. Il avait dès lors fait consentir les colons à la
concession en faveur de ces hommes, de l'abolition du fouet et de trois
jours francs de travail par semaine : il put ainsi maintenir les atelier
dans la subordination, et garantir le quartier de Nippes des ravages
occasionnés par la révolte des esclaves, aux Platons et dans la plaine des
Cayes. Il s'était entendu ensuite avec Rigaud, pour toutes les mesures à
prendre depuis la loi du 4 avril, et avait marché sous ses ordres contre le
Port-au-Prince, en juillet 1792, lorsque Roume et Blanchelande y allèrent :
il avait marché aussi contre les Platons avec ce gouverneur général.
Le lieutenant de Jourdain dans la paroisse du Petit-Trou était Etienne-Elie
Gérin, dont la destinée fut de fournir une carrière plus longue
que celle de son chef. Né au Port-au-Prince, marin de profession, il
s'était établi avant la révolution dans un des cantons des Baradères.
Brave, valeureux et intrépide, il a obtenu ensuite tous ses grades
militaires par des services signalés rendus à son pays ; mais il ne
possédait pas les talents nécessaires à celui qui se croit appelé à
diriger les hommes, quoiqu'il possédât cette prétention à un haut
degré.
L'armée, sous les ordres de Rigaud était forte de 1.200 hommes de
toutes couleurs. Il voulait que Gérin conduisit le contingent du
Petit-Trou, mais Jourdain réclama l'honneur de marcher à la tête de sa
troupe. Jourdain fut donc son premier lieutenant et Ignace le second.
Cette armée et la délégation se portèrent tout près du camp
Desrivaux, par la route du Désert. La délégation adressa une lettre aux
blancs qui' s'y étaient renfermés, pour leur notifier l'objet de sa
mission, qui était de faire exécuter la loi du 4 avril, en réintégrant
dans la possession de leurs propriétés et de tous leurs droits les hommes
de couleur qui avaient été chassés de la Grande-Anse. C'était le 18
juin. Une réponse y fut fait pour éluder la question : les blancs
voulaient négocier. Mais la délégation leur répliqua le jour même
qu'elle ne pouvait pas composer sur sa mission, et que si ces habitans
persistaient dans leur refus, elle se verrait contrainte de les traiter
comme ennemis de la République. Une nouvelle réponse de ces colons décida
la délégation à faire attaquer le camp.
Le 19 juin, à six heures du matin, Rigaud ordonna à sa troupe de
marcher en avant. Mais elle fut prévenue par l'artillerie ennemie, dès
qu'elle se trouva à portée du canon. L'assaut fut alors ordonné. Jourdain
reçut une balle au début de l'affaire; néanmoins il resta sur le champ de
bataille pour encourager ses compagnons. A 9 heurs du matin, malgré toute
la valeur déployée par les républicains, ils furent forcés de renoncer
à leur entreprise. En ce moment, Jourdain fut emporté par un boulet.
Ignace, ayant reçu un éclat de pierre produit par un autre boulet, et
voyant la troupe ennemie sortir des remparts à la poursuite des siens, se
donna la mort pour n'être pas fait prisonnier.
La déroute des républicains fut complète; ils ne purent enlever leurs
morts, et beaucoup de blessés tombèrent au pouvoir de l'ennemi qui
poursuivit les fuyards.
Ils regrettèrent leurs braves compagnons qui périrent dans cette action
malheureuse. Jourdain et Ignace furent surtout pleurés de toute l'armée.
Leur carrière fut courte, mais honorable. Jourdain marqua la sienne par un
acte d'humanité envers les esclaves: il fit abolir la peine du fouet dans
toute l'étendue du quartier de Nippes, et de plus, il fit accorder à ces
infortunés trois jours par semaine pour travailler à leur profit.
Après le succès obtenu par leur résistance à Desrivaux, les colons de
la Grande-Anse et de Tiburon donnèrent à leur conseil administratif le nom
de conseil de sûreté et d'exécution : il fut revêtu de tous les
pouvoirs.
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Extrait : Études
sur l'histoire d'Haïti. T2 : "1792-1794" / par B. Ardouin