Les élites du pays vivaient en factions irréconciliables et
parmi les nombreux événements accumules au cours de cette période mouvementée,
aucun ne pourra mieux illustrer le persistant climat de rivalité sociale et
de haine de classe qui prévalait à Port-au-Prince que la célèbre affaire
Viau-Remy.
Les faits à l'origine de ce funeste épisode se situent au
moment où, après la proclamation des résultats de la faculté de droit de
Port-au-Prince, on apprit que c'était un étudiant mulâtre, Gérard Viau qui
devenait le récipiendaire d'une bourse d'études à Paris accordée par le
gouvernement français. À la grande surprise de tous, le ministre de l'Éducation
parvint à écarter le jeune Viau pour favoriser nul autre que son propre
fils, Ernest Laraque. Le Père de l'étudiant déboute, Me Alfred Viau, avocat
réputé du barreau de Port-au-Prince, dénonce alors à grand fracas le népotisme,
la mesquinerie et l'indécence du ministre Laraque dans un retentissant
article publie par Le Nouvelliste. Aussitôt, La République, un journal
progouvernemental, donne la réplique à Me Viau, l'invitant à ne pas se
poser en protecteur de la morale publique puisqu'il était parfaitement normal
que le ministre, agissant en bon Père de famille, pense lui aussi à l'avenir
de son garçon, surtout lorsque l'on sait, ajoutait-il, que les Mulâtres ont
eux-mêmes suffisamment abusé de privilèges par le passe.
La polémique s'engageait donc sur le ton batailleur et l'esprit partisan qui
convenaient bien à cette époque d'affrontements passionnes sur les thèses
coloristes, quand elle entra soudain dans une spirals sanglante qui donne la
pleine mesure de la violence des sentiments sur la question de classe à
Port-au-Prince durant la présidence d'Estimé. Le jeune Viau, s'étant secrètement
armé du revolver de son Père, alla à la rencontre de Jean Remy, directeur
du journal La République et de l'Imprimerie de l'État.
Ce matin-là, après
avoir conduit Henri, son ainé, à l'institution Saint-Louis de Gonzague, Jean
Remy
était resté dans sa voiture garée devant les locaux de l'Imprimerie, avec
ses enfants Nicole et Raymond tranquillement installer sur le siège arrière
Jean Remy corrigeait des textes, lorsque ivre de colère, Viau l'interpella.
Après avoir vidé son chargeur a bout portant sur son ennemi, Gérard Viau,
sans même tenter de s'échapper, se laissa maîtriser par les employés qui
sortaient en courant de l'imprimerie pour prêter main forte à leur directeur
et par la foule des curieux qui, alertés par les coups de feu, s'amassait
rapidement sur les lieux du drame. Pendant que des soldats sortaient du proche
Pénitencier national afin d'appréhender Viau et le conduire en cellule, on
transportait Jean Remy à l'Hôpital général où il succomba rapidement à
ses blessures.
Le président Estimé, accompagné de quelques intimes, alla en
personne visiter cet ami afin de lui apporter un témoignage public de considération,
d'affection et de soutien. Presque au même moment, Gérard Viau, on ne saura
jamais pour quelles raisons, après un bref interrogatoire au Pénitencier, était
reconduit menotté sur les lieux de l'attentat. C'est là que l'attendaient un
groupe de jeunes partisans surexcités du régime, de jeunes intellectuels,
qui l'écharpèrent sauvagement avec. les,armes les plus hétéroclites:
couteaux, pics à glace, fourchettes à découper, revolver, coups-de-poing américains,
poignards et gourdins. Le jeune Viau s'effondra sous les coups et mourut sur
le trottoir, sans que les dizaines de policiers et de soldats qui
l'entouraient, aient même tenté de faire un geste pour le protéger.
Parmi
les assassins de Viau se trouvait Ti-Bobo qui deviendra l'un des plus
tristement célèbres tontons macoutes de Duvalier. Il travaillait alors comme
indicateur ou "détective" à la préfecture de Port-au-Prince.
Rappelons qu'à l'époque, le poste de préfet était occupé par M. Boileau
Mehu. Curieusement, c'est le colonel Paul Magloire, alors commandant des
casernes Dessalines, qui signa le communiqué relatant les événements. Les
observateurs seront unanimes d'ailleurs pour considérer ce communiqué comme
un chef-d'oeuvre de littérature sibylline.
L'affaire Viau permettait de prendre la juste mesure de la déchirure
profonde, de la situation conflictuelle permanente dans laquelle évoluaient
les élites Port-au-Princiennes, en plus d'apporter une éloquente démonstration
de la polarisation extrême de leurs sensibilités, de leurs rivalités
passionnelles et de leur antagonisme social, l'assassinat de Jean Remy suivi du
lynchage de Viau, leurs funérailles presque simultanées, réveillèrent
toutes les haines sociales, toutes les vieilles rancunes entre la bourgeoisie
traditionnelle et la classe, suscitant au passage une chaîne de querelles
partisanes acharnées autour de la délicate et explosive question de couleur.
Me Alfred Viau, se sentant menacé, s'exila avec femme et enfants en République
dominicaine. Peu de temps après, le dictateur Trujillo lui ouvrit les micros
de la radio officielle où il s'interrogera sur l'autorité morale et la légitimité
du président haïtien qu'il s'employait à dénoncer comme l'inspirateur
clandestin du meurtre de son fils. Me Viau allait rejoindre à Ciudad Trujillo
le célèbre colonel Astrel Roland qui, par ses attaques personnelles contre
Estimé à l'antenne de La Voz Dominicana, suscitait déjà un émoi politique
qui allait bientôt dégénérer en un grave conflit diplomatique connu depuis
sous le nom de l'affaire Roland.