Justin Élie
Ce musicien compositeur
d'avant garde méconnu*
par Micheline
Dalencour
Il m'est
particulièrement agréable de renouer avec cette belle et ancienne
tradition de concert commenté dans un club mondain. Au début du siècle,
à l'époque de Justin Élie, c'était une coutume fort appréciée. Le
cercle Bellevue, le Cercle Port-au-Princien, accueillaient ces récitals
d'artistes, ces auditions d'élèves dont les journaux contemporains nous
ont gardé le souvenir.
Justin Élie est né le
1er septembre 1883 au Cap-Haïtien, au foyer de Cécile Auguste, capoise et
de Louis Élie commerçant de Port-au-Prince. Sa soeur Lucile, Mme. Dauphin,
que j'ai eu le privilège d'interroger au moment de la célébration du
centenaire de son frère témoigne de ses dons musicaux précoces. Le
pianiste Hermine Faubert dont la réputation est grande le milieu, l'initie
au piano. Son enseignement marque le garçonnet qui lui garde reconnaissance
et respect. Plus tard devenu adulte et célèbre, il viendra souvent
discuter technique et interprétation musicale avec elle, m'a révélé
Marie Élie, nièce d'Hermine.
A
12ans, il quitte l'Institution St. Louis de Gonzague où il est écolier. Sa
mère, comme cela se faisait dans certaines familles aisées, décide de
s'installer à Paris pour parfaire l'éducation de ses enfants : cinq filles
et un fils. Le jeune garçon est admis au collège Ste. Croix. Sa passion
pour la musique dépasse de loin son assiduité à l'étude. Ses parents qui
le destinent au commerce sont déconcertés. A 15ans, ils le mettent en
demeure de choisir. Il choisit et ô miracle sa mère acquiesce. Mieux, elle
l'inscrit au Cours Masset, institution musicale préparant les candidats au
concours d'entrée au Conservatoire Nationale de Paris. Après 3 ans de
travail intense, son fils y est admis. Ses professeurs sont les maîtres
renommées de l'époque. Pour le piano : Marmontel qui a formé des pléiades
de pianistes tels : Isaac Albeniz, Claude Debussy, et est également
l'auteur apprécié d'ouvrages didactiques qui ont marqué l'évolution de
la pédagogie musicale. Plus tard Justin Elie passa dans la classe de
Charles Bériot, autre professeur illustre du Conservatoire de Paris qui
comptait parmi ses disciples : Maurice Ravel, Enrique Granados. (De plus
Bériot a laissé des cahiers d'étude technique de piano encore utilisés
de nos jours.)
Désireux d'acquérir une formation musicale
complète, Justin Élie étudie parallèlement au piano d'autres branches de
la théorie musicale, qui lui permettent d'aborder l'étude de la
composition et de l'orchestration. Ses maîtres, pour ces spécialités se
recrutent parmi les célébrités du moment Vital et Émile Pessard, grand
prix de Rome, qui instruisit également Maurice Ravel.
Dans ce Paris où se côtoient les civilisations
diverses, ce jeune haïtien s'ouvre au grand courant d'idées nouvelles qui
parcourent l'Europe en ce 19ème siècle finissant. Tirant parti de
l'expérience et de la réussite de leurs prédécesseurs Haydn, Mozart,
Beethoven dont les thèmes de nombreux chefs-d'oeuvre étaient puisés
directement dans la musique populaire, tel celui de l'Ode à la joie, finale
de la 9ème symphonie, qui est une chanson des bateliers du Rhin, tirant
donc partie de ces réussites exceptionnelles, sensibles à l'exaltation de
l'âme nationale chère aux romantiques et merveilleusement illustrée par
Brahms ou Chopin, les compositeurs systématisent ces idées prônées par
Frantz Liszt à savoir le renouvellement de l'inspiration musicale par le
retour aux sources même de la musique que sont le Chant folklorique et la
danse populaire.
Dans toute l'Europe, ces nouveaux principes
se répandent, en Russie avec Balakirew, en Tchécoslovaquie avec Smetana,
en Espagne avec Albeniz, en Hongrie avec Bartok, en Norvège avec Grieg.
Dès son retour en Haïti en 1905, Justin Élie tout imprégné de ces
nouvelles conceptions de l'Art Musical, comme le chilien Humberto Allende ou
le péruvien Daniel Robles qui seront plus tard ses collègues aux concerts
de l'Union Panaméricaine, ancêtre de l'actuel OEA, Justin Élie essaye de
promouvoir une musique nationale haïtienne. Il devançait ainsi, il faut
bien l'admettre, l'appel de Price Mars qui en 1928 dans "Ainsi Parla
l'Oncle" mentionnait l'importance de la musique rituelle dans le
vaudou.
Il
écrivait « Il nous semble, qu'il y aurait lieu d'étudier ces thème
et d'en tirer des poèmes, des pièces dramatiques d'une veine originale »
précisant que cependant « la matière est en gestation, un Justin
Élie dont le talent mûri par tant d'essais heureux nous engage à attendre
un ouvrage de grand style ».
Justin
Élie revient donc au pays en 1905. Il réserve au Cap, sa ville natale, la
primeur de son concert au Club Union. C'est une révélation. Le public
l'ovationne. Ce premier contact avec un auditoire haïtien, me racontait
Madame Western Dauphin, est pour lui un vigoureux stimulant. Malgré la
précarité des moyens de transport, les craintes de sa mère et des soeurs
effrayées à cette perspective, il prend son cheval et dans l'ardeur de ses
22 ans entame une tournée de concerts à travers les villes haïtiennes.
Port-au-Prince
a le privilège de l'entendre le 29 avril 1905 au cours d'un grand concert
offert à la Salle Marchand de l'Asile Français. A ce gala où d'autres
musiciens dont Occide Jeanty et la musique du Palais se produisaient ainsi
que la cantatrice Madame Franck Faubert et sa collègue Louise Martin, le
violoncelliste Édouard Laroche et le violoniste Ferdinand Fatton, le jeune
virtuose Justin Élie d'après le chroniqueur Oditor du journal "Le
Matin" s'est révélé un maître du piano. Son répertoire en effet
pouvait impressionner. La Sonate en si bémol de Chopin, la Campanella de
Liszt, précédaient une grande Valse de Concert, création de
l'interprète.
Exception
faite du journal "La Lanterne" des Cayes, en date du 4 janvier
1907 (et du souvenir de Madame Maurice Boisette gamine, que Justin Élie
fait sauter sur ses genoux à Port-de-Paix), aucun témoignage précis ne
vient baliser mes recherches sur ses tournées provinciales. Par contre, la
presse de Caraïbe nous révèle que le champ de son rayonnement s'élargit.
Ses concerts dans notre archipel débute en République Dominicaine où il
laisse en 1908, rappelle le critique de "El Listin Diario", "des
émotions profondes encore vivaces dans les coeurs." La Jamaïque
le reçoit le 3 février 1909. "Le Gleaner" de Kingston le
considère comme le meilleur interprète entendu de longue date. En mars de
la même année, Cuba l'accueille. Le critique du journal "La
Lucha" dans sa chronique "Mi Lanterna magica" écrit ces
propos révélateurs : "L'interprétation admirable de notre hôte
à la La Havane, permet de croire à l'authenticité des éloges relevés
dans la presse parisienne à l'adresse de Justin Élie par Gabriel Fauré,
critique musical du Figaro, André Wormser compositeur et critique,
Théodore Dubois ancien directeur du Conservatoire et le brillant auteur de
Samson et Dalila (C. Saint Saens) si avare d'éloges habituellement.
Quelques jours plus tard, son passage est signalé à Santiago dans un
compte rendu admiratif de Ducazal, critique musical du journal "El
Cubano Libre", puis à Guantanamo dans "El Heraldo sous la plume
de Pacho Mora.
Ce
séjour à Cuba fut suffisamment long, pour que Justin Élie noue des liens
amicaux avec Ernesto Lecuona dont il harmonisa certaines pièces, qui
figureront plus tard à ses concerts patronnés par l'Union Panaméricaine
aux USA. D'après l'historien de la musique Constantin Dumervé, il avait
également visité Porto Rico, St. Thomas, Curaçao, le Vénézuéla.
Certains journaux américains signalent son séjour dans plusieurs pays
traversés par la Cordillère des Andes, désireux qu'il était de retrouver
la musique des indiens les Arawaks, ancêtres des premiers habitants de
l'île d'Haïti. Le résultat de ces investigations serait la fameuse Suite
Quisqueya en 4 volets. (Il serait intéressant de poursuivre des
recherches sur ces pistes).
Après
ces succès dans la Caraïbe, Justin Élie regagne une fois de plus Haïti
conforté sans doute par le beau palmarès qu'il ramène de sa tournée.
Commence alors une période sédentaire, mais intense et féconde de sa vie
qu'il partage désormais entre les concerts, l'enseignement et la
composition. Son cours, très fréquenté élève le niveau de
l'enseignement pianistique à Port-au-Prince. Le 2 décembre 1916, devenu
veuf d'un premier mariage avec une jérémienne Fernande Thimothé, il
épouse une des ses élèves Émilie Price.
Son
foyer, s'égayera de trois enfants. Simone, l'aînée, madame Hans Stecher,
s'est éteinte récemment longtemps son jeune frère, le dernier, qui avait
survécu peu de temps à la la mort prématuré de son père dont Gisèle
garde jusqu'à présent le souvenir vivace.
Les auditions d'élèves se succèdent. Toute une
génération de pianistes se forme qui prolonge jusqu'à aujourd'hui la
filiation du maître.
Parallèlement
à l'enseignement, Justin Élie s'adonne à la composition, rognant pour se
faire, sur son repos, ses loisirs. Le matériau sonore est maintenant à
portée de main. Il l'a collecté par monts et par vaux, au cours de ses
tournées en province, mais aussi au cours d'excursions dans les campagnes
environnantes, en compagnies d'amis dont Placide David qui le rapporte dans
le numéro du "Temps" du 5 décembre 1934. Il a visité les
houmforts et noté les chants sacrés, comme il a recherché dans nos mornes
les airs anciens, les dans folkloriques ou traditionnelles.
D'abord
il apprend le métier, s'exerce à composer dans le goût de l'époque :
Valses brillantes, Polonaise ou autres rapsodies. Il harmonise et transcrit
pour le piano les mélodies populaires, les chansons de Candio. Ce premier
travail de transcription et d'arrangement garde une valeur inestimable
aujourd'hui où elles nous sont parvenues transformées par l'évolution du
goût et de la mode à travers le temps.
Dans
un tout autre genre particulièrement délicat et raffiné proche du lied
allemand et de la mélodie française, Justin Élie met en musique les vers
de poètes haïtiens tel : "La Mort de l'Indien" de Joseph
Vilaire, les "Lamentations" de Constantin Mayard ou encore "Quiétude"
ou "Roses rouge" de Henri Durand. "Rose
Rouges" d'après Lucile Dauphin, serait la belle mélodie de son
frère Justin. En me les cherchant, sans résultat hélas, elle retrouva un
autre feuillet jauni, le manuscrit de "Lorsque je serai vieux et que
tu seras vieille." La fusion harmonieuse entre ce poème de Georges
Sylvain et la musique qu'il inspire crée une atmosphère d'un charme
intimiste qui contraste avec le caractère suppliant du "Chant des
Hounsis", et celui plus grandiose et orchestral de "l'Hymne
à Damballah". Ces deux dernières oeuvres vocales sont d'ailleurs
écrites dans leur version originale pour choeur et orchestre.
Justin
Élie semble avoir eu, au reste, une forte inclination pour la musique
vocale, la musique lyrique et dramatique, mais dut se contenter d'écrire
des poèmes symphoniques à la manière des maîtres dans ce domaine
Berlioz, Liszt, Richard Strauss. Ce fut "Aphrodite", puis "Cléopâtre",
dont la représentation d'après les journaux de l'époque fit sensation. Au
sujet de "Cléopâtre" il avait confié à Placide David
n'avoir pas écrit l'opéra dont il rêvait parce qu'interprètes et
orchestres adéquats lui faisaient défaut.
Par
contre, il rédigea durant la même période pratiquement toute son oeuvre
pianistique. La jouant et la faisant jouer en solo et en duo par ses
élèves. Telle la "Bacchanale" dont la 1ère audition en février
1919 au Cercle Port-au-Princien, fut saluée par une critique enthousiaste
de M. Seymour Pradel. Pour lui cette Bacchanale apparaissait comme un
jaillissement de l'âme nationale et il remerciait l'auteur de "nous
avoir porté à force d'efforts, de volonté, de talent, loin des sentiers
battus et parmi une incompréhension inexplicable, ce frisson d'art nouveau,
ce par quoi, poursuivait-il, notre musique, la musique haïtienne méritera
d'avoir une place originale si petite si modeste soit-elle dans le somptueux
et sonore Palais de la musique mondiale". Cette Bacchanale
objet d'un tel éloge, venant d'un homme de haute culture, reste jusqu'à ce
jour introuvable. Par contre il nous reste ces "Chants de la
Montagne", véritables joyaux miniatures.
Au
cours de l'été 1922, Justin Élie décide de laisser Haïti. Est-ce
l'incompréhension inexplicable mentionnée tout à l'heure par Seymour
Pradel qui l'y incite, ou sa déception de ne pouvoir créer cette École de
Musique dont parle la célèbre encyclopédie musicale, le "Beechers",
où son nom figure en noble compagnie, ou encore est-ce cette impossibilité
de créer opéra lyrique et oeuvres symphoniques, évoquée par Placide
David ? Toujours est-il qu'en septembre 1922, il s'embarque pour New York,
où il va s'occuper de l'édition de ses oeuvres musicales, selon le journal
"Le Matin".
Au début, il fait face seul à cette vie nouvelle.
Cependant le 12 décembre il offre son premier récital à New York. Le
critique du journal "Musical Advance" note et je cite "Un
des plus brillants pianistes que nous ayons entendus depuis des années
s'est fait entendre pour la première fois au Carnegie Hall le 12 du mois de
décembre en cours. La grande partie du programme fut consacrée aux oeuvres
de ce talentueux haïtien. La suite comprenant des oeuvres de Chopin, Liszt,
montrait une interprétation soignée et une conception claire des exigences
des oeuvres." Le critique de New York Hérald commente de son
côté : "M. Élie joue avec autorité tout en gardant un charme
naturel très personnel."
Le
succès arrivant, son épouse le rejoint en février 1923 et dès mars joue
en duo avec lui certaines de ses compositions au "Princess Theater de
New York". Et ce sont des créations successives d'oeuvres originales
dont la Presse américaine se fait l'écho tel le "Ballet Vaudoo
Moon" présenté par une ballerine de renom Gilda Gray en juillet
1923.
En
1924, il achève "Armona" drame lyrique, et met en chantier
les oeuvres symphoniques qui auront un grand retentissement plus tard : "Au
pied des Pyramides", dont la première eut lieu à Washington le 2
mars 1927. Lee Somers de Washington Herald écrira à cette occasion : "Justin
Élie est sans conteste l'un des compositeurs les plus d'avant-garde
d'aujourd'hui, de quelque nationalité qu'ils soient, comme créateur de
rythmes modernes, d'effets orchestraux. C'est un artiste qui peut être
comparé à Ravel, Respighi, Gershwin".
En avril 1928, Hannibal Price, ambassadeur d'Haïti
à Washington, fait à Justin Élie absent le compte rendu élogieux de la
création dans la capitale américaine de la "Suite Quisqueya".
Tandis que une fois de plus Lee Somer rapporte sur le "Washington
Herald" les propos de Franck Baer et je cite "Élie utilise
dans le 4e volet de la Suite Quisqueya des rythmes plus syncopés que
Gershwin dans "Rapshodie in Blue". Ces rythmes sont comparables à
ceux de Stravinsky."
Au cours de la même année 1928, les édition
Fisher publient les partitions des "Chants de la Montagne"
et aussi "La Légende créole", duo pour violon et piano
où Justin Élie utilise à découvert le thème de la ronde "Zombi
Moniwa" qu'il fait longuement désirer.
En
août 1930, Robert D. Heinl dans la rubrique "Off the Antenna"
parle de la création d'une nouvelle oeuvre symphonique d'Élie : "La
Nuit dans les Andes" et la présente comme "l'une des
meilleures oeuvres offertes cette année là au cours de la saison
d'émission radiophonique".
Une
étape très importante de la carrière de Justin Élie est franchie lorsque
en mai 1931 la National Broadcasting Co. l'engage pour une série de
concerts devant être transmis pour l'Europe et le continent américain :
"The Lure of the Tropics", "Le Parfum des
Tropiques" est le nom de cette émission. A ces programmes, outres
ses oeuvres, il fera entendre fraternellement des compositions de
quelques-uns de ses contemporains, tels Georges Borno, Ludovic Lamothe,
Franck Lassègue. Moins connu que Lamothe, Lassègue, dentiste, pianiste,
écrivain, né à Jérémie en 1892, vécut toute sa maturité à Paris où
il mourut en 1940.
Toujours dans le cadre de son engagement à
l'émission "The lure of the Tropics", au programme offert
à Haïti par la General Electric, la "Fantaisie Tropicale"
sera exécutée sous la direction de Justin Élie le 13 juillet 1931. Dans
cette oeuvre pour piano et orchestre la soliste est une pianiste bolivienne
renommée Lolita Cabrera de Gainsbourg.
Avez-vous remarqué, chers amis, la place
importante occupée par Justin Élie dans la vie artistique new-yorkaise ?
Et pourtant j'ai omis de mentionner la création d'oeuvres destinées à la
sonorisation de films pour le cinéma naissant : tel "Le Fantôme de
l'Opéra". Une activité aussi intense finit par altérer sa
santé. Les premiers symptômes de la maladie qui devait l'emporter
s'étaient manifestés en mai 1931. En août, il refuse l'hospitalisation
pour pouvoir répondre à ses engagements, témérité fatale.
Il meurt le 3 décembre 1931, au lendemain du
15ème anniversaire d'un mariage heureux, à la veille de la signature d'un
contrat avec la firme Paramount.
Après
d'émouvantes funérailles à New York, ses restes funéraires sont ramenés
à Port-au-Prince. Occide Jeanty lui-même dirige la partie musicale de
l'imposante cérémonie religieuse célébrée à la Cathédrale.
L'inhumation a lieu au cimetière de Port-au-Prince.
Ainsi
finit la vie d'un homme dont 65 ans après sa mort nous ne connaissons pas
l'étendue de l'oeuvre, car sa période la plus féconde se situe au moment
de sa vie New Yorkaise. La plupart des partitions mentionnées ce soir sont
hélas introuvables. Celles qui nous restent ont les belles
caractéristiques de la musique romantique avec une touche discrète
d'impressionnisme. Leur écriture n'est certes pas révolutionnaire, elle
révèle un sens raffiné de la mélodie, l'usage d'un langage
harmonique clair, riche mais sans outrance, des trouvailles rythmiques
audacieuses quoique familières à nos oreilles haïtiennes. "Le
Nocturne", 3ème volet des "Chants de la Montagne" en est une
remarquable illustration.
Comment ne pas s'attrister à l'audition de cette
page frémissante de sensibilité, de l'absence de tant d'autres ouvrages
parmi les plus importants du compositeur, presque toutes les oeuvres
symphoniques énumérées ce soir. Celles où justement s'est déployée
cette autre facette de sa personnalité, son talent extraordinaire
d'orchestrateur, qui le rapproche d'un Ravel car fondé chez lui aussi sur
une exacte application du timbre aux suggestions de l'écriture. Sa science
de l'instrumentation qui lui permet d'introduire avec hardiesse les
instruments exotiques au sein de l'orchestre symphonique élargissaint
ainsi, à l'instar de stravinsky, la section des percussions. "La
Fantaisie Tropicale pour piano et orchestre en est un exemple probant.
Oeuvre grandiose où le piano dans une écriture musicale éblouissante
dialogue ou chante de concert avec l'orchestre, d'une écriture musicale
éblouissante dialogue ou chante de concert avec l'orchestre, d'une richesse
sonore impressionnante, deux thèmes bien typés. L'un très mélodique
souvent nostalgique, l'autre rythmique et dansant.
Comment ne pas regretter la disparition
prématurée d'un artiste de cette trempe dont l'évolution musicale, des
premières méringues harmonisées aux oeuvres plus élaborées, était
chargée de promesses. Car comme le traduit la haute tenue de sa musique
signalée par Patrice Dalencour dans l'édition du Nouvelliste du 18
décembre 1983, Justin Élie avait de son art une idée très élevée.
"Esprit
puissamment créateur, il avait passé outre aux tabous et préjugés
d'une société culturellement extravertie. Il avait compris que notre
culture populaire porte en elle de grandes richesses musicales et surtout
qu'il ne suffit pas d'en parler dans des revendications compensatoires ou
de la figer en folklore embaumé, mais qu'il importait de les étudier et
de les faire fructifier.
"Esprit
exigeant, ce n'était pas la complaisance suspecte devant les
balbutiements d'une musique d'un pays jeune qu'il ambitionnait, mais la
production d'une oeuvre qui s'impose par elle-même en raison de ses
qualités.
"Esprit
synthétique, il ne craignait pas de s'ouvrir à divers apports parce que
se sachant capable de les intégrer et de les digérer sans peur de perdre
son originalité, mais au contraire pour cultiver celle-ci dans une inter fécondation
de ces différents apports".
Tel
était l'homme, dont j'ai eu le plaisir de vous entretenir ce soir.
Sortir
de l'ensevelissement définitif des compositions inédites parents, anciens
élèves, collectionneurs ici présents, c'est faire oeuvre qui vaille. Les
divulguer est un devoir impératif envers notre jeunesse en quête de
valeur, avide de savoir. C'est aussi commencer à rendre justice à Justin
Élie lui-même. Car il n'est point digne que l'oeuvre d'une vie se perde.
Il est fautif de dilapider le travail de l'homme.
Micheline
Dalencour
*Conférence prononcée pour le Club des Femmes de
Carrière au Cercle Bellevue, le 6 décembre 1996.
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