1874 - 1950
«... la conquête de nos droits n'est qu'une partie de notre
programme....
et même si nos frères ne nous élèvent jamais au rang
de citoyennes d'Haïti,
nous poursuivrons notre œuvre de pitié et de
solidarité envers les femmes du peuple et les paysannes.»
Alice Garoute
Figure pour le moins attachante et qui tient, sans doute, son opiniâtre
ardeur d'une mère (Pauline Brice) dont les démêlés avec le général
Hyppolite ainsi qu'avec le président Salnave, n'ont pas laissé, en
leur temps, de remplir d'échos bruyants la petite histoire de ce pays,
cette femme d'une énergie exemplaire demeure, indéniablement, une des
personnalités les plus saillantes du féminisme haïtien.
D'un souvenir particulièrement vif restera pour Alice Thézan cette
maison emménagée en terre d'exil par ses parents, témoin de leur
fuite des terribles représailles s'étant abattues, au lendemain de la
guerre civile de 1882, sur les partisans et proches de Bazelais, et de
leur tentative de prendre pied à Kingston. Maison toujours hospitalière,
disait-elle, et qui, outre le pain et d'autres libéralités, offrait un
confortable abri à d'incessantes et orageuses discussions sur la
situation alarmante du pays. Alice Garoute, qui se souviendra avoir
pris, très jeune, une part active à ces passionnés débats, ne
laissera, sa vie durant, de vouer un culte reconnaissant à ce climat
chaleureux qu'ils ne manquaient pas de faire naître. Climat, au
demeurant, sans doute peu étranger à cette combativité et ce sens de
la chose publique qui, en tout, seront sa marque, et que laisseront,
fort heureusement, inentamés, un mariage malheureux et la mort inopinée
et en bas âge de deux enfants.
Quand, après ses secondes noces, elle se retrouve à Jérémie,
ville natale de son mari, elle ne manquera nullement de s'y distinguer
et bien vite se fera adopter par une cité dont la réticence envers les
étrangers et une muette hostilité, sont pourtant, à l'époque, choses
proverbiales. Organisatrice née, elle deviendra en peu de temps l'âme
même de cette ville et, en dépit des charges absorbantes d'une famille
nombreuse, se retrouvera à se dépenser sans mesure, se donnant ici et
là dans tout ce qui y semble en mouvement. En effet, animant avec
assiduité et en présidente honorée un cercle mondain qui voit régulièrement
la réunion de l'élite littéraire et bien pensante de la ville, elle
est aussi celle qui organise les bals, les réunions, les conférences,
les excursions, celle qui, soucieuse du bien-être des détenus, met sur
pied une œuvre de bienfaisance en leur faveur, celle enfin qui,
sympathisant tout entière à la lutte contre l'occupant se consacre
notamment à la dure et pénible tâche de recueillir des fonds à
l'Union patriotique, agissant, se démenant avec une telle force d'abnégation,
nous dit-on, que son entourage conquis, la gratifiera du surnom combien
reconnaissant de «la mère».
1934 la retrouve à Port-au-Prince à faire montre et activement de
cette même opiniâtre ardeur, dans la mise sur pied de La Ligue féminine
d'action sociale, ligue dont d'abord, elle sera vice-présidente
(1934-1945) puis présidente de 1945 jusqu'à sa mort en 1950. L'action
de «la mère» des plus tenaces, semble alors tenir dans ces seuls
mots: «Nous lutterons avec courage et persévérance jusqu'au triomphe
de la Justice; nous lutterons pour renverser les barrières qui limitent
notre champ d'action jusqu'à les rendre inexistantes».
Difficile, on s'imagine bien, de se figurer, ne fût-ce qu'un
instant, les succès éclatants de cette Ligue sans l'action vigoureuse
de cette femme. Et quand on sait, par ailleurs, que cette membre à part
entière de la «Federacion de mujeres de America», insensible aux
moqueries auxquelles, dans ce pays, ne laisse pas d'exposer une adhésion
trop nette à de frondeuses idées, ne ratait la moindre occasion, dans
les réunions publiques et privées et quelquefois, jusque dans les
rues, de faire entendre haut et clair la voix trop longtemps contenue de
sa cause, et qu'elle trouvait du temps de reste à se donner sans relâche
dans les écoles du soir, dans les prisons, les hôpitaux aussi bien que
dans bon nombre d'œuvres sociales et associations culturelles, on ne
peut que difficilement se défendre à son endroit d'une certaine pointe
d'admiration.
En dépit du recul, les protestations d'Alice Garoute contre les
interdictions mises sur la jouissance par la femme de ses pleins droits
gardent aujourd'hui encore ces mêmes accents de soufre qui à l'époque
leur conféraient une sonnerie haute. En témoigne par exemple cette
lettre publique, adressée le 16 juillet 1946 aux membres de la
Commission constitutionnelle après qu'ils eurent jugé bon, sous de
fallacieux prétextes, d'écarter tout bonnement les justes revendications
féministes dont la Ligue s'était faite par devant elle l'écho. Dans
cette lettre en effet, après avoir traduit l'étonnement de la Ligue «que
les commissaires aient bafoué avec une telle légèreté les idéaux de
justice et de liberté de la Révolution du 7 janvier..., et rappelé à
leur juste attention qu'Haïti est signataire des «Accords de Lima, de
Chatapultec, de San Francisco et de la Charte des Nations Unies qui tous
reconnaissent que l'homme et la femme naissent et demeurent égaux»...
ne prend-elle pas le soin de souligner que «le verdict d'infériorité
prononcé contre les femmes depuis 1804 lui répugne et la révolte»,
et ce, pour mieux laisser fuser, sans doute, ce qui aujourd'hui encore,
en dépit de l'avancement certain d'une cause dont on ne saurait nier d'évidents
acquis, revêt les accents clairs d'un véritable manifeste: «... Nous
ne voulons plus nous résigner à n'être que des machines à
reproduction et les servantes du seigneur et maître.» (1)
Le 10 avril 1950, Alice Garoute, déjà minée par la maladie,
trouvera à puiser on ne sait où, la force de venir personnellement présenter
au premier Congrès national des femmes haïtiennes, le cahier des doléances
féminines et c'est de son lit de mort quasiment que se formulera son
dernier appel à l'Assemblée constituante. Ce même lit du reste qui,
moins d'un mois seulement avant ce moment d'exaltation que sera
l'obtention par les femmes du droit de vote, qu'elle n'aura
malheureusement pas la chance de vivre, la verra, le 30 octobre 1950,
quelques heures avant sa mort, exprimer dans un murmure, ce vœu de
toute une vie: «Nous aurons la victoire... Je désire que le jour où
les femmes voteront pour la première fois, une délégation vienne déposer
des fleurs sur ma tombe».
* Basé sur la relation de Madeleine Sylvain-Bouchereau dans Femmes
haïtiennes
(1) Alice Garoute dans La Nation, 19 juillet 1946, cité dans Claude
Moïse.