L'Acadie, le paradis terrestre de nos ancêtres?


 

Des marées g i g a n t e s q u e s.

L'ancienne Acadie était définie par le territoire aujourd'hui occupé par la Nouvelle Écosse, (sauf le Cap Breton), le Nouveau Brunswick,  l'extrémité est du Maine et la Gaspésie à l'est du cap des Rosiers. 

À l'approche de la déportation, plusieurs Acadiens avaient déjà déménagé aux Îles St-Jean (I.P.E), Royale (Cap Breton) et St-Pierre-et-Miquelon.

Quoique tous les établissements de l'ancienne Acadie avaient un point commun: des marais salés asséchés par des aboiteaux, c'est dans les régions de Port-Royal et du Bassin des Mines (Grand-Pré) que les digues sont mieux connues par les visiteurs.

Contrairement aux colons du continent qui défrichaient les forêts vierges, les acadiens ont eu le génie de tirer profit d'un phénomène local unique au monde: les marées de 16 mètres (environ 50 pi) de la baie Française (Fundy). Ils asséchaient d'immenses marais salés les transformant en millier d'hectares de terres fertiles.

Ce phénomène, une des merveilles du monde, maximisé à cet endroit du globe est  si grandiose qu'il est difficile à imaginer par une personne vivant à des milliers de kilomètres de l'océan. 

C'est le long des rivières côtières que l'effet des grandes marées est le plus spectaculaire. Ces marées remontent les rivières pendant des dizaines de kilomètres et inondent des milliers d'hectares de marais. Le fait que cinq rivières ont leur embouchure dans le bassin des Mines, devant Grand-Pré, fait de ce site historique, un grand favori des visiteurs.

La marée, ce mouvement oscillatoire du niveau de la mer, dû à l'attraction de la lune et du soleil sur la masse d'eau des océans a en moyenne une amplitude de 1 à 2 mètres. Pour des raisons variées quelques endroits du globe s'éloignent de cette normalité: aucune marée ou des marées de plus de 10 mètres. (Baie d'Ungava, chenal de Bristol, mer d'Okhotsk, baie de Fundy). C'est dans le bassin des Mines qu'on retrouve les marées les plus élevées sur la terre.(16 mètres)

Le cycle complet d'une marée a une durée de près de 13 heures: elle monte pendant 6 heures et 12,5 minutes et prend le même temps pour se retirer. Il y a donc presque deux moments  "à marée basse" et "à marée haute" chaque jour. Un retard quotidien de 50 minutes nous oblige à consulter une table des marées pour en connaître les moments précis. Cette table est  particulière à un lieu géographique donné.  En exemple, la marée arrive une heure plus tôt à Hall's Harbour qu'à Grand-Pré. De plus, des conditions climatiques, tels les grands vents, peuvent quelque peu retarder ou devancer les moments de la marée.

D'une manière anecdotique, lorsqu'on me demande à quelle distance de la mer est situé mon domicil, je dois répondre «Ça dépend».  Pour bien répondre j'ai besoin de savoir l'heure et de consulter une table des marées. Car à marée haute les braves peuvent se mettre les pieds dans l'eau salée (et froide) à 7 km de chez-moi alors qu'à marée basse ils devront parcourir 20 km en auto et marcher 3-4 km sur l'estran de la plage d'Évangéline. Les baigneurs attendent habituellement la marée encore montante pour se saucer. L'eau y est moins froide et ils évitent le ressac qui pourrait les entraîner au large.

Ces estrans sont boueux. Puisqu'il est impossible d'accoster à marée basse les pêcheurs et autres navigateurs ont toujours la table des marées en poche. Les navires de fort tonnage qui viennent se charger de gypse à Hantsport n'ont que trois heures pour le faire. Le port de Hall's Harbour n'est qu'un petit ruisseau à marée basse et peut accommoder des dizaines de bateaux de pêche à marée haute.

Les pêcheurs de Hall's Habour doivent consulter la table des marées.

   
Photos R. Hétu (Hall's Harbour)


A Port Williams vous pouvez traverser la rivière Cornwallis en cuissardes à marée basse et accoster un navire océanique de fort tonnage à marée haute.
photos R. Hétu (Port Williams)


À Hantsport, les bateaux n'ont que 3 heures pour charger le gypse.


photo R. Hétu  (remorqueur Hantsport)

Imaginez qu'en vous dirigeant de St-Jacques à Ste-Marie-Salomé par un beau matin, vous apercevez dans le ruisseau Vacher, une jolie sarcelle. Quelle serait votre surprise  d'y voir à votre retour dans l'après-midi, un navire océanique de fort tonnage?

À mi-marée, le courant entrant dans le bassin des Mines devant le Cap Blomidon équivaut au débit de toutes les rivières et ruisseaux de la terre combinés. Soit 18 milliards de tonnes (18 kilomètres cubes). Cette masse d'eau  qui remonte les rivières sur plusieurs dizaines de kilomètres inondant des milliers d'hectares de marais salés est suffisante pour faire pencher légèrement le centre de la péninsule de la Nouvelle-Écosse.  Nos ancêtres acadiens ont dû trouver, pour le moins ennuyant, les rivières et rapides de la région de Lanaudière qui coulent toujours dans le même sens. Que dirait un badaud observant, sur le pont Baby à Joliette, la débâcle de la rivière L'Assomption si après quelques heures, les glaces retourneraient vers le nord? Ces débâcles phénomènales se produisent deux fois par jour, tout l'hiver à Grand-Pré.

Tout ça pour expliquer comment nos ancêtres ont harnaché cette puissance de la mer en érigeant, à la petite pelle, des kilomètres et des kilomètres de digues le long des littoraux des rivières côtières pour assécher des milliers d'hectares de terres fertiles qui nécessitent peu ou pas d'engrais. Ces marais sont formés par les sédiments que des siècles de marées ont accumulés en ces lieux. On peut difficilement appauvrir ces terres dont la profondeur du sol arable descend jusqu'à 12 mètres. On n'y trouve pas le moindre caillou.

Quel contraste de voir, un peu partout, dans les champs de St-Jacques-de-L'Achigan des tas et des murets de roches péniblement amassées.

En ancienne Acadie, il n'est pas nécessaire d'abattre, de dessoucher, brûler. Il suffit d'attendre que les aboiteaux (sorte de clapet qui laisse passer l'eau douce à marée basse et qui se ferme à la marée montante), dessalent les prés. Juste dans la région de Grand-Pré c'est plus de 15 000 acres de marais qui ont été récupérés de la mer. D'ailleurs Grand-Pré doit son nom au marais salé qui était inondé jusqu'à l'île Longue à deux kilomètres de la terre ferme. Deux digues parallèles rejoignent cette île asséchant ainsi un pré d'environ 4 km par 2 km.

En plus de ce joli cadeau de la mer, la région située entre Port-Royal et Grand-Pré forme d'ouest en est, une vallée  très propice à l'agriculture, protégée par les chaînes de montagnes North et South.  La vallée d'Annapolis  est arrosée bien sur par la rivière du même nom (autrefois la rivière Dauphin) qui aboutit au bassin de Port-Royal vers l'ouest mais aussi par la rivière Cornwallis (autrefois la rivière St-Antoine des Habitants) qui aboutit au bassin des Mines vers l'est.

En principe, une vallée est définie par UNE rivière qui en détermine l'amont et l'aval. Il s'agit ici d'une situation géographique exceptionnelle. Les deux rivières, séparées par un tout petit portage, ont peu d'altitude et pour une bonne partie coulent dans les deux sens à cause de la marée géante.  Alors l'amont et l'aval en perdent leur sens. Protégée par deux chaînes de montagnes parallèles  et arrosée par les marées du bassin des Mines et de Port-Royal, cette vallée possède un micro-climat tempéré exceptionnellement propice à l'agriculture.

Devant leur marais, regroupés dans un hameau familial, souvent identifié par le patronyme, nos ancêtres acadiens vivaient dans un milieu communautaire très développé. Il était même d'usage que la collectivité battisse une maison aux nouveaux mariés et leurs désigne une partie du marais asséché.  Cette tradition de coopération, d'identification à la collectivité, nécessaire pour entreprendre l'immense travail de la construction des digues, était très caractéristique du peuple Acadien.

C'est d'autant plus surprenant que ces travaux grandioses se sont faits sans les instructions d'une autorité officielle.

Un des derniers hameaux affectés par la marée de la rivière Dauphin (Annapolis) se nommait Paradis Terrestre. Aujourd'hui, les contemporains le nomment en toute approbation «Paradise».

Ni trop chaude, ni trop froide, zonée 6a et 6b par les horticulteurs, cette région est un immense jardin botanique autant dans ses espaces naturels que ses champs cultivés. En plus d'une culture maraîchère très variée on y trouve d'immenses vergers et vignobles. Plus de 65 variétés de pommes, poires, pêches, cerises, prunes etc.. La variété et la quantité des fleurs et fruits sauvages bordant les routes de cette vallée vous en mettent plein la vue. Lorsque les vergers fleurissent au printemps les visiteurs viennent de très loin pour admirer l'explosion de couleurs partout dans la vallée. Les belvédères des montagnes offrent des panoramas exceptionnels.

Grâce à leurs aboiteaux, nos ancêtres profitèrent de cette abondance. Une alimentation saine, une santé exceptionnelle, les ont mieux protégés contre les épidémies que leurs cousins du continent connurent plus souvent qu'à leur tour; choléra, scorbut, petite variole etc. Les surplus d'avoine et de blé, les excédents de maïs, pois,  et des cheptels de moutons, cochons, bœufs, chevaux ainsi qu'une production artisanale ( bas de laine, jupes, meules, haches, ustensiles, chandeliers) étaient exportés par le cabotage acadien vers la Nouvelle-Angleterre , l'île Royale et l'île St-Jean (en plus des garnisons anglaises de Pigiguit, Annapolis et Halifax en 1749).

En 1740, L'Acadie était le principal fournisseur de Louisbourg. Annuellement, en plus de milliers de  bêtes à cornes et moutons vivants, les exportations visaient d'autres produits de la ferme dont la volaille, le plumage, le beurre, le gerzeau. De plus le cabotage incluait les pêcheries (la morue, l'anguille, l'huile de poisson) et  le commerce de la pelleterie. En retour l'acadien importait des produits manufacturés.

Lors de la déportation, le colonel britannique Winslow avait fait brûlé pas moins de 11 moulins dans la région de Grand-Pré. Bref nos ancêtres vivaient bien à l'aise et la comparaison avec leurs cousins du Canada était clairement à leur avantage…jusqu'en 1755. Le serment inconditionnel d'allégeance refusé leur a coûté ce paradis terrestre… qui pendant la diaspora faisait partie de leurs rêves et leurs espoirs.

À l'été 2004, lorsque vous viendrez à Grand-Pré, au congrès mondial acadien ou en pèlerinage sur le sol ancestral, prenez le temps de marcher sur les digues acadiennes et de fouler les marais asséchés.

Prenez le temps de ressentir le génie, l'esprit communautaire et le travail collectif grandiose que nos ancêtres ont démontré en apprivoisant à l'aide de petites pelles le puissant phénomène des marées de 16 mètres.

Pour en savoir davantage sur les techniques ancestrales de construction des aboiteaux, procurez-vous le livret ci-contre à

http://grand-pre.com/catalogue.cfm

 

Roger Hétu, SGL #498
Grand-Pré, Bassin des Mines, Acadie.
(Décembre 2003)
(Publié le 26 mars 2004 dans «Le Courrier de la Nouvelle-Écosse»)

Congrès Mondial Acadien: http://www.cma2009.ca/
Site Historique National: http://grand-pre.com/
Tourisme Nouvelle Écosse: http://explore.gov.ns.ca/francais/
Tourisme Vallée d'Annapolis: http://www.evangelinetrail.com/

 

Accueil
 
Envoyez vos suggestions et commentaires aux coordinatrices du GenWeb Lanaudière
Suzette Leclair & Johan Robitaille
 
Home

Dernière mise à jour: 03-05-2009